3 août 2026

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Cameroun : le silence de Paul Biya inquiète

La discrétion prolongée de Paul Biya, qui dirige le Cameroun depuis 1982, continue de dominer l’échiquier politique à Yaoundé. Le manque de communication du palais d’Etoudi concernant les activités du président, combiné à une diminution notable de ses apparitions publiques, alimente un climat d’incertitude. Ce sentiment d’inquiétude dépasse désormais les cercles militants, se manifestant avec insistance sur les réseaux sociaux, dans les rédactions et au sein des chancelleries : où se trouve le président, et dans quel état assure-t-il ses fonctions ?

Un chef d’État nonagénaire au cœur d’une opacité persistante

À 91 ans, Paul Biya cumule plus de quatre décennies à la tête de l’appareil d’État camerounais. Sa longévité, perçue par ses partisans comme un atout de stabilité, se confronte aujourd’hui à une réalité biologique que l’entourage présidentiel peine à dissimuler. Les rumeurs sur sa santé, récurrentes ces dernières années, ont pris une ampleur sans précédent lors de ses récents séjours prolongés hors du pays, notamment en Europe. Les communiqués officiels, souvent laconiques, n’ont guère suffi à apaiser la curiosité publique.

La rareté des sorties officielles pose un problème institutionnel concret. Le fonctionnement de l’exécutif camerounais repose sur une centralisation extrême autour du président, arbitre des décisions majeures en matière administrative, sécuritaire et budgétaire. Sans la signature présidentielle, une partie de la machine d’État ralentit. Selon des observateurs locaux, plusieurs dossiers économiques et diplomatiques attendent des arbitrages qui tardent à venir.

Une opinion publique gagnée par le doute

Au sein de la société camerounaise, l’inquiétude n’est plus le seul apanage de l’opposition. Des voix même au sein du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), le parti au pouvoir, admettent en privé leur perplexité face à l’absence d’une orientation présidentielle claire. Le gouvernement, contraint de gérer la situation en silence, a tenté à plusieurs reprises de réfuter les rumeurs les plus alarmistes, sans réussir à instaurer une communication crédible sur le quotidien du chef de l’État.

Cette opacité nourrit les spéculations sur une éventuelle transition. La Constitution camerounaise, révisée en 2008, prévoit qu’en cas de vacance de la présidence, l’intérim est assuré par le président du Sénat, actuellement Marcel Niat Njifenji, lui-même octogénaire. Un scénario juridiquement balisé mais politiquement délicat, tant l’équilibre des clans au sein du régime demeure précaire. Les prétendants supposés à la succession, discrets dans les administrations et les cercles militaires, avancent avec prudence.

Un enjeu régional pour l’Afrique centrale

Au-delà des frontières camerounaises, l’incertitude autour de Paul Biya intéresse directement les capitales voisines. Le Cameroun représente le poumon économique de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC), contribuant de manière significative au produit intérieur brut de la sous-région. Toute déstabilisation à Yaoundé aurait des répercussions immédiates sur le franc CFA d’Afrique centrale, sur les routes commerciales alimentant le Tchad et la République Centrafricaine, ainsi que sur la coopération sécuritaire dans la lutte contre Boko Haram dans le bassin du lac Tchad.

Les partenaires internationaux, notamment la France, les États-Unis et la Chine, suivent la situation avec une attention discrète mais soutenue. Paris, historiquement proche du régime, voit dans le Cameroun un pivot de sa politique africaine résiduelle. Pékin, de son côté, a consenti des investissements considérables dans les infrastructures portuaires et énergétiques du pays, notamment le port en eau profonde de Kribi. Ces engagements à long terme rendent la stabilité institutionnelle de Yaoundé indissociable des intérêts stratégiques extérieurs.

Sur le plan intérieur, la crise anglophone dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, entamée en 2016, demeure non résolue. Le conflit avec les mouvements séparatistes, les tensions dans l’Extrême-Nord et les fragilités économiques exigent un pilotage politique constant. L’absence visible du chef de l’État accentue le sentiment d’un pouvoir en pilotage automatique, à la merci d’un incident qui pourrait précipiter les échéances.

Reste à évaluer combien de temps ce statu quo pourra être maintenu sans provoquer une crise ouverte. Les prochains mois pourraient s’avérer déterminants pour la trajectoire politique du Cameroun et, par ricochet, pour l’ensemble de la sous-région.