30 avril 2026

Crise au Sahel : Algérie et Mali face à l’effondrement sécuritaire

Le Sahel sous haute tension : l’offensive malienne marque un tournant décisif

Une offensive coordonnée d’une ampleur inédite a ébranlé le Mali le 25 avril dernier. Ce n’était pas un épisode de plus dans l’instabilité chronique du pays, mais un point de rupture stratégique. Des groupes islamistes et des séparatistes touaregs ont simultanément attaqué des bases militaires et des zones stratégiques, repoussant les forces gouvernementales soutenues par la Russie hors de la ville clé de Kidal. Leur capacité opérationnelle s’étend désormais jusqu’aux portes de Bamako. Pour l’ensemble du Sahel, et plus particulièrement pour l’Algérie, la question n’est plus de savoir si la région se fragilise, mais si un acteur est en mesure d’endiguer cette déstabilisation.

L’échec cuisant du pari de la junte malienne

Pour saisir les causes de cette crise, il faut revenir sur les choix politiques opérés après le coup d’État de 2021. La junte dirigée par le Colonel Assimi Goita a expulsé les forces françaises, mis fin à la mission de paix de l’ONU MINUSMA, et fait appel au groupe Wagner, désormais sous contrôle direct de l’État russe, comme principal garant de la sécurité. Les critiques occidentaux avaient alerté sur le risque d’un vide sécuritaire. La junte avait balayé ces avertissements en les qualifiant de pressions néocoloniales. L’offensive d’avril a donné raison à chacun de ces craintes.

Les successeurs russes de Wagner, loin de représenter la force de contre-insurrection annoncée, ont été contraints de quitter Kidal, ville d’une importance symbolique et stratégique majeure, cœur historique de la résistance touarègue. Les militants n’ont pas seulement résisté à la puissance de feu russe : ils se sont adaptés, coordonnés et avancés. Ce que la junte a échangé contre l’expertise logistique française et les connaissances institutionnelles du Sahel s’avère aujourd’hui insuffisant face à une menace devenue plus sophistiquée.

L’alliance entre groupes islamistes et séparatistes touaregs constitue un développement révélateur. Historiquement, ces deux forces étaient en tension, se disputant les mêmes zones non gouvernées du nord du Mali. Leur collaboration tactique suggère une conviction partagée : la junte est suffisamment affaiblie pour être mise sous pression simultanément. Et leurs calculs semblent justifiés.

L’Algérie face à une réalité géopolitique ingérable

Parmi les acteurs extérieurs, aucun ne suit l’effondrement du Mali avec une inquiétude aussi vive que l’Algérie. Alger partage avec le Mali une frontière sud longue et poreuse, utilisée depuis des décennies comme corridor pour le trafic d’armes, de stupéfiants, de migrants et pour le recrutement de militants. Les responsables algériens savent, par une douloureuse expérience, que les crises sécuritaires non maîtrisées ne restent pas cantonnées à leur territoire. Elles franchissent les frontières. Elles se propagent.

L’ironie de la situation actuelle de l’Algérie est frappante. Le pays s’était positionné pendant des années comme l’arbitre régional indispensable, ayant négocié en 2015 l’Accord de paix d’Alger entre Bamako et les factions touarègues. Cet accord s’est effondré début 2024 lorsque Goita a officiellement s’en retiré, une décision perçue par Alger comme un rejet délibéré. Les tensions se sont aggravées en mars 2025 lorsque des forces algériennes ont abattu un drone malien près de la frontière commune, déclenchant une rupture diplomatique avec Bamako et ses alliés du Burkina Faso et du Niger, tous trois membres de l’Alliance des États du Sahel alignée sur Moscou.

L’Algérie se retrouve aujourd’hui diplomatiquement marginalisée, alors qu’elle est directement exposée à la crise. Elle ne peut imposer une solution au Mali. Elle ne peut coordonner avec une junte qui la considère avec hostilité. Et elle ne peut ignorer l’évolution des événements, car les alternatives, comme l’établissement de sanctuaires permanents pour des groupes armés le long de sa frontière sud, constituent une menace existentielle pour sa sécurité intérieure.

Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a adopté cette semaine un ton ferme en public, réaffirmant son soutien à l’intégrité territoriale du Mali et condamnant sans ambiguïté le terrorisme. Mais les déclarations de principe ne remplacent pas un canal diplomatique aujourd’hui inexistant.

L’absence stratégique des États-Unis dans le Sahel

L’effondrement du Sahel illustre également l’absence des États-Unis. Washington a réduit son empreinte en matière de contre-terrorisme en Afrique de l’Ouest sous la pression de gouvernements régionaux alignés sur Moscou, sans proposer de solution cohérente en remplacement. Le résultat ? Un vide de pouvoir que la Russie comble partiellement par des contrats militaires, tandis que les réseaux islamistes s’installent de manière plus durable en fournissant des services de gouvernance, en prélevant des taxes et en recrutant dans les territoires abandonnés par l’État.

La leçon que les États-Unis doivent tirer en temps réel au Mali est claire : les partenariats militaires, le partage de renseignements et une pression soutenue en matière de contre-terrorisme ne sont pas des éléments accessoires à la stabilité régionale. Ce sont des prérequis indispensables. Lorsqu’ils disparaissent, le vide ne reste pas neutre. Il est occupé.

Trois scénarios possibles pour l’avenir

Trois trajectoires se dessinent désormais. La junte malienne pourrait négocier un accommodement politique avec les factions touarègues, stoppant la dégringolade militaire au prix de concessions territoriales importantes. Elle pourrait aussi intensifier sa réponse militaire, comptant sur le soutien aérien et terrestre russe pour tenter de reprendre le contrôle du nord, avec des perspectives incertaines. Enfin, elle pourrait poursuivre sa stratégie actuelle de repli tactique tout en affirmant publiquement sa légitimité, jusqu’à ce que Bamako elle-même devienne un champ de bataille.

L’Algérie observe ces trois scénarios avec une appréhension croissante. L’implosion du Sahel n’est plus une préoccupation humanitaire lointaine. Elle arrive aux portes du pays.