24 septembre 2026

burkina-eveil

Éveillez-vous à l'actualité du Burkina Faso avec un journalisme rigoureux, citoyen et engagé.

Décryptage : comment le Cameroun a transformé la douane des téléphones en machine à cash

A young man uses a cellphone as he waits for an appointment at an MSF (Medecins Sans Frontieres/Doctors Without Borders)-run centre for minor migrants without a family in Pantin outside Paris on July 3, 2018. / AFP PHOTO / Christophe ARCHAMBAULT

Derrière les 1,8 milliard de FCFA (environ 2,7 millions d’euros) engrangés entre avril et début septembre 2026, se cache une refonte méthodique du système de dédouanement des téléphones, tablettes et terminaux numériques importés au Cameroun. Là où le mécanisme précédent ne rapportait qu’à peine 100 millions de francs par mois, la direction générale des douanes a actionné plusieurs leviers simultanés : digitalisation de la collecte, reclassement des valeurs, et surtout, rattrapage d’un secteur qui échappait massivement à l’impôt. Cette plongée dans les coulisses révèle une réforme moins anodine qu’il n’y paraît, entre rationalisation fiscale assumée et résistances du terrain.

Yaoundé, avenue Kennedy : le grand écart des revendeurs

Le lieu-dit avenue Kennedy, à Yaoundé, reste le cœur battant du commerce de téléphones importés au Cameroun. C’est là que se mesure concrètement l’onde de choc de la réforme. Seydou, importateur de téléphones d’occasion, résume la situation : les appareils achetés entre 20 000 et 25 000 francs CFA sont bien dédouanés à l’aéroport, mais leurs numéros de série ne sont pas systématiquement enregistrés. Résultat : les clients reviennent, inquiets, affirmant recevoir des messages annonçant le blocage de leur téléphone.

Depuis le 1er avril, les prix ont grimpé. Gérard Fontem, autre revendeur, observe une clientèle coincée entre deux maux : acheter des téléphones non dédouanés, au risque de sanctions, ou payer le prix fort pour des appareils en règle. Certains modèles sont passés de 45 000 à 85 000 francs CFA, soit près du double.

La lecture des douanes : « ceux qui estiment que le prix a augmenté, ce sont ceux qui ne payaient pas »

Paul Olivier Libii, inspecteur principal des douanes et point focal de la réforme à la direction générale des douanes à Yaoundé, oppose une autre grille de lecture. Pour lui, la hausse dénoncée par certains importateurs traduit surtout la fin d’une distorsion : ceux qui s’acquittaient réellement de la valeur transactionnelle à 66 % devraient voir le prix de leurs téléphones baisser. Les autres, qui utilisaient le droit de douane comme variable d’ajustement pour concurrencer déloyalement les premiers, se retrouvent désormais au même niveau que tout le monde.

Le mécanisme, insiste-t-il, n’est pas une nouvelle taxe mais un système de collecte digitalisé. La valeur transactionnelle a été divisée par quatre, voire par sept. Huit catégories de collecte ont été créées, allant de 5 000 à 400 000 francs CFA, et le taux global est passé de 67 % à 33,33 %. Une simplification qui, selon les services douaniers, doit aussi permettre de rattraper environ cinq millions de téléphones qui échappaient encore au filet.

Les dessous d’une réforme à triple objectif

Derrière l’argumentaire fiscal, la réforme poursuit des objectifs sécuritaires et économiques. La traçabilité des terminaux, via l’enregistrement des numéros de série, vise à assainir un marché parallèle florissant. Mais sur le terrain, l’application reste perfectible : les messages de blocage reçus par certains clients témoignent d’un décalage entre la déclaration à l’importation et la réalité des ventes. Un angle mort qui alimente la défiance des revendeurs et complique la vie des acheteurs.

Reste une question de fond : cette manne de 1,8 milliard de FCFA en cinq mois est-elle durable ? La douane promet de retrouver les téléphones encore hors circuit. Mais à l’avenue Kennedy, les revendeurs, eux, constatent surtout une demande qui se contracte et des marges qui s’effritent. Entre l’ambition affichée de mettre tout le monde à contribution et la réalité d’un pouvoir d’achat en berne, le nouveau mécanisme douanier camerounais révèle autant une volonté de justice fiscale qu’un pari risqué sur la capacité du marché à absorber la hausse.