liberté de la presse au Mali : une répression croissante sous la transition
Le Mali traverse une période sombre pour la liberté de la presse. Depuis juin 2026, deux journalistes, Chahana Takiou et Abderhmane Keïta, croupissent en prison sous des accusations contestables. Ces arrestations, ainsi que la suspension arbitraire d’une émission de libre-antenne, illustrent l’escalade des pressions exercées contre les médias par le régime d’Assimi Goïta. Dans un contexte déjà fragilisé par une insécurité persistante, la junte malienne instrumentalise la justice et les lois répressives pour museler l’information indépendante.
une émission suspendue et des journalistes emprisonnés
Le 19 juin 2026, la Haute Autorité de la communication (HAC) a imposé une suspension de deux mois à l’émission “Allo Klédu”, diffusée sur la radio privée Klédu. Officiellement, les autorités accusent cette programmation de “dépasser les limites de la communication audiovisuelle”, une justification jugée abusive par les défenseurs des droits des médias. Cette décision intervient dans un contexte déjà marqué par des restrictions accrues des espaces de débat public.
Quelques jours plus tard, lors du Forum panafricain des médias à Bamako, qui promouvait justement la liberté de la presse en Afrique, deux directeurs de publication ont été arrêtés : Chahana Takiou (22 Septembre) et Abderhmane Keïta (Le Témoin). Tous deux sont incarcérés sous des chefs d’accusation liés à la loi sur la cybercriminalité, notamment pour “atteinte au crédit de l’État” et “délit à caractère régionaliste”. Ces arrestations portent à trois le nombre de journalistes emprisonnés au Mali en 2026.
la loi sur la cybercriminalité : une arme contre la presse
L’utilisation de la cybercriminalité comme outil de répression s’est intensifiée ces dernières années. Youssouf Sissoko (L’Alternance), condamné en mars 2026 à deux ans de prison pour un article critique envers le chef de l’État du Niger, en est l’une des victimes emblématiques. D’autres professionnels ont également été ciblés : Boubacar Traoré (L’Empire), poursuivi pour diffamation, ou encore Sadio Camara, dont les propos ont valu des poursuites à plusieurs médias. Cette loi, souvent dénoncée comme un prétexte juridique, permet aux autorités d’étouffer les voix dissidentes sous couvert de sécurité nationale.
censure des médias internationaux et asphyxie de la presse locale
Depuis 2022, le Mali a multiplié les suspensions de médias internationaux. Radio France Internationale (RFI) et France 24 ont été bannies du territoire, suivies par TV5 Monde, France 2, TF1 et LCI. Cette vague de censure s’étend désormais aux médias locaux. En 2025, trois radios communautaires (Aadar Koïma, Aadar Koukia, Radio Kayira) ont été suspendues pour trois mois après avoir critiqué des militaires. Joliba TV News, chaîne emblématique d’indépendance, a subi deux suspensions en trois ans, dont une de six mois en 2024, avant d’être finalement autorisée à reprendre ses émissions en juin 2025.
Cette stratégie de contrôle s’inscrit dans une logique d’alignement médiatique entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, membres de l’Alliance des États du Sahel (AES). Les autorités justifient ces mesures par la nécessité de “préserver la cohésion nationale”, mais les observateurs y voient une volonté de réduire au silence toute critique.
autocensure et crise économique : les médias pris en étau
Face à ces pressions, l’autocensure s’est généralisée. Les journalistes évitent désormais de couvrir des sujets sensibles, comme les attaques terroristes, par crainte de représailles. Cette retenue est d’autant plus marquée que le secteur médiatique malien traverse une crise financière majeure. Depuis 2021, les subventions publiques à la presse, instaurées en 1996 pour soutenir les médias indépendants, ont été supprimées. Avec un plafond de 200 millions de FCFA par an, cette aide permettait aux organes privés de survivre. Son retrait a aggravé la précarité des rédactions, déjà fragilisées par le départ des ONG internationales et l’interdiction de certaines organisations.
Parallèlement, la crise électrique qui frappe le pays aggrave les difficultés logistiques des médias, rendant encore plus complexe la production d’informations. Les équipements dépendent souvent de générateurs, dont le coût et l’approvisionnement en carburant deviennent prohibitifs.
une insécurité persistante : journalistes tués et enlevés
Le contexte sécuritaire, déjà dégradé, expose les professionnels des médias à des risques extrêmes. Depuis 2020, plusieurs journalistes ont été enlevés ou tués par des groupes armés, principalement le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) :
- Olivier Dubois (2021) : journaliste français enlevé à Gao, libéré en mars 2023 après 22 mois de captivité.
- Hamadoun Nialibouly et Moussa M’Bana Dicko (2020-2021) : journalistes de radios communautaires portés disparus dans le centre du Mali.
- Abdoul Aziz Djibrilla (2023) : journaliste de Naata tué lors d’une attaque ; Harouna Attino blessé, Saleck Ag Jiddou et Moustapha Koné enlevés et toujours portés disparus.
- Daouda Koné et Salif Sangaré (2025) : employés de l’ORTM (devenu média d’État) enlevés entre Sévaré et Konna, libérés après deux mois et demi de détention.
Ces attaques, souvent non revendiquées, illustrent l’impunité dont jouissent les groupes armés dans certaines zones du pays. Elles s’ajoutent aux menaces émanant des autorités, créant un climat de terreur pour les journalistes locaux et étrangers.
classement mondial de la liberté de la presse : le Mali recule
Ces dernières années, le Mali a chuté de manière spectaculaire au Classement mondial de la liberté de la presse de RSF, passant de la 99e place en 2021 à la 121e en 2026. Ce recul reflète l’ampleur des restrictions imposées aux médias, qu’elles soient légales, économiques ou sécuritaires. Les organisations de défense de la liberté de la presse, comme Reporters sans frontières (RSF), alertent régulièrement sur cette situation alarmante et appellent les autorités maliennes à respecter leurs engagements en matière de droits humains.
« Le Mali, autrefois considéré comme un modèle de pluralisme médiatique en Afrique de l’Ouest, est aujourd’hui en proie à une répression systématique. Les journalistes ne sont plus seulement victimes de l’insécurité, mais aussi d’un système judiciaire instrumentalisé et d’une asphyxie économique. Il est urgent que la junte d’Assimi Goïta mette fin à ces pratiques et libère les professionnels emprisonnés. »
Sadibou Marong, Directeur du bureau Afrique subsaharienne de RSF
que faire face à cette crise ?
Plusieurs pistes pourraient permettre de limiter l’effondrement de la liberté de la presse au Mali :
- Réformer la loi sur la cybercriminalité : supprimer les articles permettant des poursuites abusives contre les journalistes.
- Rétablir les subventions publiques à la presse pour soutenir les médias indépendants.
- Garantir la sécurité des journalistes : protéger les professionnels des menaces des groupes armés et des représailles étatiques.
- Lever les suspensions de médias : autoriser la reprise des programmes des radios et télévisions suspendues.
- Promouvoir un traitement équilibré de l’information : mettre fin à la propagande d’État et permettre un pluralisme médiatique réel.
Sans ces mesures, la liberté de la presse au Mali continuera de se dégrader, privant la population d’un droit fondamental : l’accès à une information pluraliste et indépendante.
Le Mali, sous le régime d’Assimi Goïta, traverse une crise sans précédent pour la liberté de la presse. Entre arrestations arbitraires, suspensions de médias, autocensure et insécurité, les journalistes paient un lourd tribut. Alors que le pays recule dans le classement mondial de la liberté de la presse, les appels au respect des droits humains se multiplient. La communauté internationale doit agir pour faire pression sur les autorités maliennes et exiger la libération des professionnels emprisonnés. Car une presse libre est le pilier d’une démocratie saine et d’une société informée.











