Le ministère espagnol des Affaires étrangères a discrètement mais fermement révoqué son consul à Niamey. Cette décision radicale fait suite au démantèlement d’un vaste réseau de trafic de visas Schengen, où chaque laissez-passer était facturé à plus de 2,5 millions de FCFA. Au Niger, ce scandale diplomatique met en lumière une corruption systémique au sommet de l’État, impliquant directement l’entourage du général Mohamed Toumba, numéro trois du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP). Face à cette tourmente qui ébranle les promesses de moralisation de la vie publique, le silence assourdissant du président de la transition, le général Abdourahamane Tiani, suscite de vives interrogations.
Le consul d’Espagne sacrifié sur l’autel du scandale
L’onde de choc diplomatique a traversé la Méditerranée. Madrid a pris sa décision : le consul d’Espagne au Niger a été officiellement démis de ses fonctions. Bien que la diplomatie espagnole soit traditionnellement discrète sur les mouvements de son personnel, des sources sécuritaires à Niamey confirment que cette éviction est directement liée à « l’affaire des visas » qui secoue la capitale nigérienne depuis plusieurs semaines. Le diplomate espagnol est soupçonné d’avoir facilité, par son action ou par une complaisance coupable, la validation de dossiers d’obtention de visas Schengen en dehors des voies légales. Cette décision de Madrid sonne comme un désaveu majeur pour la gestion consulaire à Niamey, mais elle confirme surtout l’ampleur internationale d’une filière frauduleuse bénéficiant d’accès privilégiés au sein des représentations européennes.
Une corruption organisée au sommet de la junte
Derrière la révocation du diplomate espagnol se profile une réalité bien plus sombre pour les autorités de transition : l’existence d’une corruption structurée et organisée au cœur même de l’appareil d’État nigérien. L’enquête technique minutieuse menée par la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE) a révélé que ce trafic n’était pas l’œuvre de simples intermédiaires, mais une entreprise hautement lucrative pilotée depuis les cercles feutrés du pouvoir. Au centre des investigations se trouve l’épouse du général de brigade Mohamed Toumba, ministre de l’Intérieur et numéro trois du CNSP. Profitant de l’influence considérable de son époux, elle aurait mis en place un système de contournement des procédures d’attribution. Chaque visa ou titre de séjour était monnayé à la somme astronomique de 2,5 millions de francs CFA (environ 3 800 euros). Ce tarif, prohibitif pour le Nigérien moyen, s’adressait à une clientèle de commerçants et de candidats à l’exil aisés, transformant les privilèges diplomatiques de la nouvelle élite militaire en un business d’État particulièrement rentable.
L’offensive de la DGDSE et la guerre des clans
Le démantèlement de ce réseau est à mettre au crédit du lieutenant-colonel Souleymane Balla Arabé, patron du contre-espionnage nigérien. En interceptant les communications et en accumulant les preuves matérielles contre l’entourage du ministre de l’Intérieur, la DGDSE a porté un coup fatal à l’unité de façade du CNSP. Cette offensive des services de renseignement démontre que le général Toumba est désormais sur la défensive, affaibli au sein d’une junte traversée par d’intenses rivalités internes. Pour le ministre de l’Intérieur, censé incarner l’ordre et la rigueur, voir son nom associé à une affaire de criminalité transfrontalière fragilise grandement sa légitimité auprès des troupes et de ses pairs.
Le silence coupable et assourdissant de Tiani
Face à ce séisme politique et à la révocation du consul d’Espagne qui internationalise le scandale, l’attitude du chef de l’État est scrutée de près. Jusqu’à présent, le général Abdourahamane Tiani s’enferme dans un silence total. Aucun communiqué officiel, aucune déclaration publique, aucune mesure conservatoire n’a été prise à l’encontre du général Toumba ou de son cabinet. Ce silence est perçu par de nombreux observateurs à Niamey comme un choix politique lourd de sens, voire comme une complicité passive. Lors du coup d’État du 26 juillet 2023, la junte avait pourtant promis la refondation des institutions et une lutte implacable contre l’impunité et les dérives de l’ancien régime. En refusant de trancher dans le vif et de sanctionner le numéro trois du régime, le général Tiani fragilise la crédibilité même de la transition et donne l’impression de vouloir protéger le premier cercle du pouvoir au détriment de la justice.
L’affaire des visas consulaires espagnols marque un tournant critique pour le Niger. Elle met en lumière le paradoxe d’un régime qui prône la rupture avec l’Occident tout en s’enrichissant illicitement grâce à l’accès à l’espace Schengen. La révocation du consul d’Espagne prouve que Madrid a choisi de faire le ménage en interne. Reste à savoir si le général Tiani aura le courage politique de faire de même à Niamey, ou si la protection des équilibres internes de la junte l’emportera définitivement sur les promesses de probité faites au peuple nigérien.

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