Les plateformes numériques comme Meta, X, Instagram, TikTok, Netflix, Spotify ou Airbnb sont devenues des machines économiques puissantes qui échappent souvent aux régulations nationales. Au Maroc, cette réalité a pris un tournant concret le 11 juin 2026, lorsque la Direction générale des impôts a lancé sa plateforme de taxation des services numériques, mettant fin à une longue attente fiscale.
Longtemps perçue comme abstraite, l’idée que le virtuel génère du réel s’appuie sur les travaux de Paul Romer, Prix Nobel d’économie 2018, qui souligne que le progrès technique résulte d’un calcul économique rationnel. Les réseaux sociaux, nés au MIT, à Harvard ou dans la Silicon Valley, incarnent cette logique : ils ont été conçus et déployés pour leur rentabilité.
Les chiffres illustrent l’ampleur du phénomène. Plus de 36,5 % du temps passé sur Internet est consacré aux réseaux sociaux. Près de la moitié des utilisateurs les utilisent pour rester en contact avec leurs proches (48,6 %), un tiers pour passer le temps (37,3 %) ou s’informer (34,6 %). Derrière ces usages se cache une manne publicitaire qui représente environ 85 % des revenus de ces plateformes, et cette manne ne cesse de croître.
Les entreprises ont compris l’intérêt de cette vitrine : 90 % des entreprises utilisant les réseaux sociaux déclarent en tirer des bénéfices. Le marketing d’influence pesait 16,4 milliards de dollars en 2022, soit vingt fois plus qu’en 2015, porté par des influenceurs dont le taux d’engagement atteint 96 %.
Le Maroc n’est pas en marge de cette révolution. Avec 23,8 millions d’utilisateurs de réseaux sociaux, soit 63,4 % de la population, le pays constitue un marché potentiel considérable. En janvier 2022, YouTube comptait environ 21,5 millions d’utilisateurs, Facebook Messenger 8,35 millions et TikTok 5,97 millions d’utilisateurs de plus de 18 ans. Ces chiffres représentent des communautés et des audiences qui sont de véritables mines de clients potentiels pour les entrepreneurs du numérique. Comme le souligne Mohcine Benachir, DG de Prestige Informatique, « aujourd’hui nous sommes de jour en jour en face d’une économie du numérique qui devient un vrai sujet au Maroc ». Les transactions réalisées via les réseaux sociaux deviennent une réalité économique incontournable, et toute entreprise qui veut se développer doit y être présente.
Les investissements dans la publicité numérique le confirment : le budget digital représente près de 17 % du budget marketing des entreprises, selon l’étude Digital Trends Morocco 2024. Les achats publicitaires sur les réseaux sociaux sont les principaux outils utilisés. Pourtant, cette manne financière échappe en grande partie à l’économie nationale.
Le paradoxe fiscal : des géants qui ne paient pas d’impôts
Le constat est amer : les sites d’information locaux sont étouffés par les géants de la Tech – Facebook et Google en tête – qui se partagent entre 60 % et 70 % du marché de la publicité en ligne. En 2022, Google a enregistré un bénéfice net de 60 milliards de dollars généré principalement par la publicité en ligne, mais ni Google ni Facebook ne paient d’impôt au Maroc.
« Les réseaux sociaux, c’est effectivement du virtuel en terme d’accès, mais c’est aussi une vraie économie », confie une source. Le problème est que « ces mastodontes du numérique ne sont pas installés au Maroc, alors nous n’avons pas la maîtrise et le contrôle, nous ne pouvons pas discuter avec eux ». Quand une entreprise marocaine veut faire de la publicité, elle paie Meta en devises, et ces devises sortent du Royaume sans revenir. C’est un trou noir fiscal et monétaire. En 2018, une commission spéciale de la Direction générale des impôts et de l’office des changes s’était déjà penchée sur la fiscalité des revenus publicitaires des Gafam au Maroc, mais le statu quo a prévalu jusqu’à récemment.
Les acteurs locaux appelaient à une prise de conscience. Mounir Jazouli, ancien président du GAM, avait souligné la nécessité pour les éditeurs locaux de mutualiser leurs forces pour faire face aux Gafam, en proposant des plateformes technologiques performantes et des services concurrentiels.
Le tournant de juin 2026 : la TVA sur les services numériques
Ce vide fiscal a pris fin le 11 juin 2026. La DGI a mis en ligne sa plateforme « Taxation on digital services », accessible via le portail SIMPL. Les fournisseurs étrangers de services numériques – Netflix, Spotify, Google, Meta, Airbnb, Uber et autres – doivent désormais déclarer leur chiffre d’affaires réalisé au Maroc et s’acquitter de la TVA correspondante. Ce dispositif, prévu par l’article 28 du décret n° 2-25-862 publié au Bulletin officiel en décembre 2025, impose plusieurs obligations : s’enregistrer sur la plateforme pour obtenir un identifiant fiscal, souscrire une déclaration trimestrielle du chiffre d’affaires avant la fin du premier mois de chaque trimestre, et tenir un registre détaillé des services fournis susceptible d’être contrôlé.
La DGI a mis à disposition un guide pour accompagner les opérateurs. Au-delà de l’aspect technique, c’est un signal politique et économique fort. Le Maroc rejoint une trentaine de pays qui ont choisi de taxer les géants du numérique, en s’appuyant sur les recommandations de l’OCDE. En 2022, un rapport de la Banque mondiale estimait que la numérisation complète de l’économie dans la région MENA pourrait entraîner une augmentation du PIB par habitant d’au moins 46 % sur trente ans, soit un gain estimé à 1 600 milliards de dollars. Ouassim Driouchi, associé Télécoms et Innovation chez BearingPoint, souligne : « L’entrée en vigueur de la TVA sur les services numériques étrangers (décret 2.25.862) n’est pas une exception marocaine, mais une convergence saine et inéluctable vers les standards de l’OCDE (plan BEPS) et les pratiques déjà en vigueur dans l’Union Européenne (guichet unique OSS) ou en Afrique du Sud.
Au-delà de la recette fiscale estimée entre 500 millions et 1 milliard de dirhams, le véritable enjeu est la réparation d’une asymétrie concurrentielle historique. Pendant des années, les startups marocaines, les médias locaux et les fournisseurs de services numériques ont été taxés dès le premier dirham de chiffre d’affaires, face à des géants du net bénéficiant d’un avantage compétitif de 20 %. Cette réforme est indispensable pour protéger l’innovation locale et assainir la compétition économique sur le marché marocain. »
Les enjeux : souveraineté, devises et modèle économique
La taxation des Gafam ne se résume pas à une question de recettes fiscales. Elle touche à des enjeux de souveraineté économique et de modèle de développement. Comme le rappelle une source, « c’est important de pouvoir discuter non seulement pour les données mais aussi pour le modèle économique qui est sous-marin ». Derrière la publicité en ligne, ce sont des données, des algorithmes et des habitudes de consommation qui échappent aux régulateurs nationaux. L’entrée en jeu des acteurs nationaux permettra de stopper les achats en devises opérés sur les plateformes numériques. Chaque dirham dépensé en publicité sur Facebook ou Google est une sortie de capitaux qui ne génère pas de richesse locale. En imposant une TVA et en exigeant une déclaration, le Maroc se donne les moyens de rapatrier une partie de cette valeur ajoutée.
« Le risque est que la loi reste inopérante sans une infrastructure technologique de pointe. Pour géolocaliser la consommation, il faut pouvoir croiser, en temps réel et de manière sécurisée, de multiples sources de données (adresses IP, préfixes téléphoniques +212, BIN bancaires). Ce décret est donc une belle occasion pour l’État de poser les jalons d’une administration fiscale “4.0”, capable d’auditer des flux de valeurs invisibles grâce à l’analyse avancée des données et à l’interopérabilité avec les écosystèmes bancaires et télécoms. », prévient Ouassim Driouchi. Le chemin est encore long : les géants du numérique ont les moyens juridiques et financiers de contester ces nouvelles règles. Comme le soulignait Mounir Jazouli, les éditeurs marocains doivent mutualiser leurs forces pour constituer une véritable force de proposition face aux Gafam.

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