10 août 2026

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Transhumance politique au Sénégal : la danse des alliances à travers le temps

Transhumance politique au Sénégal : la danse des alliances à travers le temps

transhumance politique au Sénégal : la danse des alliances à travers le temps

En avril 2000, l’installation du premier gouvernement sénégalais marquait une rupture : des figures venues de divers horizons politiques, dont certains adversaires historiques, se retrouvaient autour d’une même table de travail.

Une évidence s’impose désormais dans le paysage politique sénégalais : les alliances ne sont plus figées. Ce phénomène, bien que présent avant 2000, a pris une nouvelle dimension avec l’alternance qui a bouleversé les codes traditionnels du pouvoir. Sous le règne d’Abdou Diouf, le Parti socialiste conservait une emprise dominante, mais les tensions internes ont fini par fissurer cette unité. Des personnalités comme Djibo Ka ont choisi de rompre avec leur formation d’origine, donnant naissance à de nouvelles entités comme le Mouvement du renouveau, qui deviendra un pilier de l’Union pour le renouveau démocratique (URD). Lors des législatives de 1998, l’URD a remporté près de 13 % des suffrages et 11 sièges à l’Assemblée nationale. Quelques mois plus tard, Moustapha Niasse, autre poids lourd du Parti socialiste, a annoncé sa rupture avec le PS et fondé l’Alliance des forces de progrès (AFP). Ces départs ont révélé une vérité : à l’aube de l’élection présidentielle de 2000, le bloc socialiste n’était plus un bloc uni.

1999-2000 : Les premiers grands bouleversements

L’année 2000 a été un tournant décisif. Au premier tour de la présidentielle du 27 février, Abdou Diouf a obtenu 41,3 % des voix, Abdoulaye Wade 31 %, Moustapha Niasse 16,8 % et Djibo Ka 7,1 %. Lors du second tour, le 19 mars, Moustapha Niasse a rejoint la candidature d’Abdoulaye Wade, tandis que Djibo Ka a finalement soutenu Abdou Diouf après avoir initialement choisi Wade. Avec 58,5 % des voix, Wade a mis fin à quarante ans de règne socialiste. Cette transition a révélé une caractéristique majeure de la politique sénégalaise contemporaine : les frontières entre adversaires et alliés sont devenues extrêmement poreuses.

L’arrivée de Wade au pouvoir a accéléré cette dynamique. Son premier gouvernement, formé en avril 2000, rassemblait des personnalités issues de formations politiques variées, dont certaines très éloignées de l’idéologie libérale du Parti démocratique sénégalais (PDS). Moustapha Niasse a été nommé Premier ministre le 5 avril 2000, avant d’être remplacé le 3 mars 2001. Aux législatives du 29 avril 2001, la coalition Sopi, menée par le PDS, a remporté 89 sièges sur 120, tandis que le PS s’est effondré à 10 sièges. L’AFP a obtenu 11 sièges, l’URD 3 et And-Jëf 2. Le pouvoir a ainsi changé de mains et de configuration politique.

C’est après l’alternance de 2000 que l’expression « transhumance politique » a émergé pour décrire les changements rapides d’allégeance. Des élus locaux, des responsables politiques et même des fonctionnaires ont rejoint le nouveau pouvoir. Des études universitaires ont documenté ces ralliements instantanés, décrits par la presse comme une « political transhumance ». Djibo Ka, lui-même, en est devenu une figure emblématique : après avoir soutenu Abdou Diouf au second tour de 2000, il a finalement rejoint le gouvernement de Wade en 2004.

De Wade à Sall : l’amplification du phénomène

Sous Abdoulaye Wade, la mécanique s’est institutionnalisée. Le pouvoir s’est construit autour du PDS et de la coalition Sopi, intégrant progressivement des formations et des personnalités aux origines politiques diverses. La logique n’était plus seulement idéologique, mais aussi électorale, territoriale et parfois individuelle. En 2004, le gouvernement de Wade était largement dominé par le PDS, mais plusieurs figures issues d’autres sensibilités y ont été intégrées, dont Djibo Ka.

Cependant, c’est sous Macky Sall que la transhumance politique a atteint une dimension spectaculaire. Après sa victoire en 2012, Sall a dirigé une coalition, Benno Bokk Yaakaar, regroupant des forces qui avaient été adversaires. Progressivement, l’Alliance pour la République (APR) a cherché à élargir son assise et à marginaliser l’opposition. La phrase attribuée à Macky Sall — « réduire l’opposition à sa plus simple expression » — a marqué le débat politique de cette période. Sall a publiquement défendu une vision ouverte du ralliement, rejetant l’idée péjorative de « transhumant » et affirmant que chacun devait être libre de rejoindre une autre formation. Cette position a suscité des débats au sein même de ses alliés. L’objectif de massification politique a rendu les frontières entre majorité et opposition encore plus floues.

PASTEF : le renversement des flux

L’histoire récente introduit une nouvelle donne. Avec l’ascension de PASTEF, notamment après 2019, le mouvement ne se limite plus aux ralliements vers le pouvoir : on observe aussi des repositionnements de responsables politiques qui prennent leurs distances avec le régime de Macky Sall et se rapprochent de la dynamique portée par Ousmane Sonko, puis Bassirou Diomaye Faye.

Il est important de distinguer les ralliements à PASTEF. Certains ne relèvent pas de la transhumance classique, mais plutôt de soutiens électoraux, de rapprochements tactiques ou d’engagements assumés. Pourtant, le phénomène est réel : la perspective de l’alternance de 2024 a transformé les lignes politiques. La victoire de Bassirou Diomaye Faye dès le premier tour, avec le soutien de la coalition autour de PASTEF, a consacré une nouvelle recomposition du paysage politique sénégalais.

2026 : KIIRAAY, un nouveau défi pour le Sénégal

Le 25 juillet 2026, Bassirou Diomaye Faye a lancé officiellement KIIRAAY – Les Patriotes Républicains, issu de la transformation de la coalition « Diomaye Président ». Selon l’Agence de presse sénégalaise, 437 partis et mouvements ont fusionné pour former cette nouvelle entité. KIIRAAY se présente comme une « maison ouverte », fondée sur l’éthique, la transparence et le principe de « servir et non se servir ».

Cette nouvelle étape pose une question centrale : comment KIIRAAY va-t-il gérer l’afflux de responsables, d’élus et de militants issus d’horizons politiques variés ?

Chaque ralliement peut cacher des motivations différentes. Pour certains, il s’agit d’une adhésion sincère à une nouvelle vision politique et d’un désir de contribuer à la transformation du pays. Pour d’autres, cela peut représenter une opportunité stratégique. D’autres encore pourraient chercher à solder des comptes anciens, à se repositionner ou à se protéger face à d’éventuelles difficultés. Il serait cependant prématuré de spéculer sur les intentions individuelles sans éléments concrets.

Ce qui importe désormais, c’est la qualité politique de ces ralliements. Une formation qui absorbe rapidement des personnalités sans cohérence programmatique risque de reproduire les mécanismes qu’elle prétend dépasser. En revanche, une organisation capable d’accueillir de nouvelles forces sans renoncer à ses principes, d’intégrer sans diluer son identité, de pardonner sans effacer les responsabilités et de transformer les ralliements en adhésions programmatiques pourrait initier une nouvelle culture politique.

La véritable question est donc la suivante : dans quel esprit, avec quelle philosophie, selon quelles règles et quelle stratégie KIIRAAY compte-t-il absorber efficacement cette vague de ralliements sans devenir une simple machine de massification ?

L’histoire politique du Sénégal enseigne une leçon : il est relativement aisé de gagner des soutiens ; construire une culture politique commune est bien plus complexe.