8 juillet 2026

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Au Burkina Faso, l’état étouffe-t-il la générosité spontanée ?

Les appels à l’aide spontanée, autrefois monnaie courante sur les réseaux sociaux, appartiennent désormais au passé au Burkina Faso. Depuis l’entrée en vigueur d’une nouvelle directive ministérielle, toute initiative caritative doit désormais obtenir une validation préalable de l’administration, sous peine de sanctions administratives. Si le gouvernement justifie cette mesure par la nécessité de préserver la dignité des personnes vulnérables et d’éviter les dérives numériques, la réalité interroge : jusqu’où peut-on aller dans la restriction des élans de solidarité avant que l’altruisme ne devienne un délit ?

Une réglementation qui interroge la liberté d’action citoyenne

À première vue, l’encadrement des collectes en ligne peut sembler une avancée nécessaire. Les dérives sont réelles : certaines publications exploitent la détresse humaine à des fins de notoriété ou de profit, transformant la souffrance en spectacle. Pourtant, en optant pour une interdiction systématique plutôt que pour un ciblage précis des abus, les autorités risquent de confondre régulation et contrôle systématique. En exigeant une autorisation préalable pour toute action de solidarité, le pouvoir transforme un geste naturel en acte suspect, comme si l’État devait valider chaque expression de générosité avant qu’elle ne puisse voir le jour.

Le risque d’une société civile muselée

Dans un contexte de crise prolongée, les Burkinabè comptent souvent sur la réactivité de la société civile, des associations locales et de la diaspora pour répondre aux besoins urgents. Ces acteurs interviennent bien avant que l’administration ne soit en mesure de réagir, précisément grâce à leur autonomie et leur agilité. Imposer un visa administratif à chaque élan de solidarité revient à brider cette dynamique spontanée, ralentissant des mécanismes qui, depuis des années, pallient les faiblesses des politiques publiques.

Cette approche révèle une méfiance institutionnelle envers toute initiative échappant au contrôle de l’État. Sous couvert de lutte contre les abus, c’est une logique de centralisation qui s’impose : même les actes les plus désintéressés deviennent des objets de surveillance. Une telle politique ne renforce pas la confiance, elle l’érode, en instaurant un climat où la méfiance remplace progressivement la solidarité.

Quand l’État s’arroge le monopole du cœur

Le gouvernement de transition dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré semble progressivement s’approprier le rôle d’unique arbitre de la bonté. En s’érigeant en filtre absolu des initiatives humanitaires, il ne protège plus les populations, il verrouille leurs consciences. L’histoire des sociétés résilientes montre pourtant que la complémentarité entre l’action publique et l’engagement citoyen est bien plus efficace que leur concurrence. En voulant devenir l’unique porte d’entrée de l’aide sociale, l’État prend le risque de décourager les bonnes volontés, d’affaiblir les réseaux de proximité et de créer une dépendance excessive envers une administration dont les moyens restent limités.

Des conséquences humaines dramatiques

Derrière les décrets se cache une réalité cruelle : l’administration burkinabè n’a ni les ressources financières, ni l’efficacité logistique, ni la réactivité nécessaires pour se substituer à la solidarité spontanée. En interdisant l’aide directe, le pouvoir condamne des milliers de familles à l’abandon, alors que les services publics, déjà engorgés, ne pourront jamais combler ce vide. Cette mesure aggrave les vulnérabilités existantes dans un contexte où les crises sécuritaires et humanitaires s’intensifient : déplacements massifs, précarité économique et besoins croissants rendent la mobilisation de tous les acteurs encore plus indispensable.

Le temps de l’urgence n’est pas celui de la paperasse. Une crise médicale, un déplacement forcé ou une pénurie alimentaire ne sauraient attendre qu’un dossier soit validé en haut lieu. Pendant que les demandes s’empilent dans les bureaux ministériels, la misère, elle, continue de frapper. Cette bureaucratisation transforme l’aide humanitaire en parcours du combattant, sapant ce que l’on appelle la « solidarité de brousse » – ce lien vital entre la diaspora, les centres urbains et les villages ruraux qui maintient le pays debout face aux défaillances de l’État.

L’effet pervers d’une politique dissuasive

À terme, cette politique pourrait avoir un effet contre-productif. Craignant les sanctions ou les lourdeurs administratives, de nombreux citoyens pourraient renoncer à porter assistance à leur prochain. Une société où l’on hésite à faire preuve de générosité par peur de l’État est une société où le lien social se délite progressivement. Le risque est alors de voir s’éteindre cette chaîne de solidarité qui, depuis des générations, permet aux communautés de résister aux crises.

Dignité ou invisibilisation de la souffrance ?

Les autorités invoquent la préservation de la dignité des personnes vulnérables pour justifier leur décision. Mais de quelle dignité parle-t-on ? Est-il plus digne de laisser des familles mourir dans l’ombre, privées d’aide parce qu’elles n’ont pas obtenu le sésame administratif, que de rendre visible leur détresse pour susciter l’élan de solidarité ? Cacher la misère ne la fait pas disparaître ; elle la rend simplement invisible aux yeux de ceux qui gouvernent.

La dignité ne se réduit pas à une image policée de la souffrance. Elle exige aussi un accès rapide et efficace à l’assistance lorsque le besoin se fait sentir. Entre l’exploitation abusive de la détresse et son effacement total, il existe une voie médiane : celle d’un encadrement éthique, respectueux du consentement des personnes et transparent dans la gestion des fonds collectés. C’est probablement dans cette direction que devrait s’orienter une politique publique soucieuse à la fois de l’éthique et de l’efficacité.

En étouffant les élans de générosité sous prétexte de les réguler, le pouvoir choisit une politique du pire. Il sacrifie les derniers filets de sécurité des populations sans garantie que l’aide publique viendra un jour combler le vide créé. En voulant faire de l’État l’unique arbitre de la solidarité, il risque de réduire un acte universel d’humanité à une simple procédure administrative – au mépris de ceux qui, chaque jour, dépendent de la bonté de leurs semblables pour survivre.