23 mai 2026

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Crise au sommet du pouvoir au Sénégal : la fin du tandem Diomaye-Sonko

Le Sénégal traverse un séisme politique sans précédent. Derrière la sobriété du décret présidentiel, c’est une rupture fondamentale qui vient de se matérialiser au cœur de l’exécutif. Deux ans après le triomphe électoral de 2024, l’alliance qui portait les aspirations d’une jeunesse en quête de changement vole en éclats, mettant fin à l’un des récits politiques les plus marquants de l’histoire contemporaine du pays.

Toute la stratégie d’accession au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko reposait sur une promesse de fusion totale. « Diomaye moy Sonko » (Diomaye c’est Sonko), ce slogan scandé de Dakar à Ziguinchor, symbolisait une loyauté indéfectible qui semble aujourd’hui appartenir au passé.

Le piège du slogan « Diomaye moy Sonko »

En réalité, les prémices de ce divorce étaient visibles dès l’installation du duo au palais présidentiel en avril 2024. À l’origine, Bassirou Diomaye Faye n’était pas le candidat naturel du Pastef. C’est l’inéligibilité d’Ousmane Sonko, consécutive à une condamnation pour diffamation, qui avait propulsé son lieutenant sur le devant de la scène.

L’efficacité électorale de ce binôme a été fulgurante, permettant une victoire dès le premier tour avec 54 % des suffrages. Cependant, une fois aux responsabilités, cette dualité est devenue un fardeau. Ousmane Sonko, en tant que Premier ministre, a continué d’agir comme le véritable moteur idéologique du régime, multipliant les interventions publiques et rappelant que la vision politique émanait du parti.

Parallèlement, Bassirou Diomaye Faye a progressivement endossé son costume de chef de l’État, s’affirmant sur les dossiers régaliens, notamment la sécurité et la diplomatie. Cette émancipation présidentielle a été perçue par les fidèles de la première heure comme un renoncement au projet initial.

Une séparation orchestrée dans l’ombre

Bien que le limogeage n’ait pas été officiellement motivé, les signes de tension s’accumulaient depuis des mois. Le président reprochait à son chef de gouvernement une omniprésence médiatique et une personnalisation du pouvoir jugées étouffantes. En mai dernier, Bassirou Diomaye Faye avait d’ailleurs lancé un avertissement clair lors d’un entretien télévisé, rappelant que le Premier ministre ne restait en place qu’en vertu de sa confiance.

De son côté, Ousmane Sonko, fort de sa majorité à l’Assemblée nationale obtenue en novembre 2024, continuait de s’adresser directement à sa base militante. Deux clans se sont alors structurés : les partisans d’une présidence autonome autour du chef de l’État, et les « sonkistes » convaincus que le pouvoir appartenait légitimement à leur leader historique.

L’influence des proches de Sonko a été méthodiquement réduite au sein de l’appareil d’État tout au long de l’année 2025. La réforme électorale d’avril, ouvrant la porte à une candidature de Sonko en 2029, a fini de tendre les relations, marquant le début d’une rivalité électorale prématurée.

Divergences économiques et pressions internationales

Le point de rupture définitif semble se situer sur le terrain économique. Les relations avec le Fonds monétaire international (FMI) ont cristallisé les oppositions. À leur arrivée, les nouveaux dirigeants ont découvert un endettement massif, accusant la gestion précédente d’avoir masqué la réalité des comptes publics.

Le Sénégal affiche désormais une dette atteignant 132 % du PIB. Dans ce contexte, le FMI a suspendu un programme de soutien de 1,8 milliard de dollars, exigeant des réformes structurelles. Ousmane Sonko prônait une ligne de rupture radicale avec les bailleurs de fonds, refusant de sacrifier les subventions énergétiques. À l’opposé, le camp présidentiel, soutenu par le ministre des Finances Cheikh Diba, plaidait pour un pragmatisme budgétaire afin d’éviter la paralysie de l’État.

L’ultime provocation parlementaire

Quelques heures seulement avant son éviction, Ousmane Sonko a tenu un discours d’une rare virulence à l’Assemblée nationale. Interrogé sur la législation concernant l’homosexualité, il a dénoncé un « diktat » de l’Occident, refusant toute concession sur les valeurs sénégalaises. Si cette sortie a ravi les députés de sa majorité, elle a profondément inquiété les partenaires internationaux de Dakar, au moment même où le pays cherche à restaurer sa crédibilité financière.

Dakar sous tension après l’annonce

L’annonce du limogeage a provoqué une onde de choc immédiate. À Keur Gorgui, le quartier de résidence d’Ousmane Sonko, des centaines de sympathisants se sont rassemblés pour dénoncer ce qu’ils qualifient de trahison. Les réseaux sociaux sont devenus le théâtre d’un affrontement verbal intense entre les deux camps.

La presse locale souligne l’ampleur de la fracture, évoquant la fin d’une ère et le début d’une confrontation directe pour le contrôle du pays. Les observateurs internationaux s’inquiètent de la stabilité du Sénégal, qui avait retrouvé un semblant de calme après les années de tensions sous Macky Sall.

Le pays fait face à un défi institutionnel majeur : le pouvoir peut-il fonctionner avec deux centres de gravité concurrents ? Bassirou Diomaye Faye détient la légitimité constitutionnelle, mais Ousmane Sonko conserve une emprise considérable sur la base militante et le Parlement. Le président doit désormais nommer un nouveau Premier ministre, qui devra obtenir l’aval d’une Assemblée nationale toujours dominée par les partisans de l’homme qu’il vient de révoquer.