16 septembre 2026

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Derrière les signatures de Lomé : l’architecture fragile d’un retour des réfugiés burkinabè

Trois paraphes, une même date, et beaucoup de zones d’ombre. Le 11 septembre, le Bénin, le Ghana, le Togo, le Burkina Faso et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) ont scellé à Lomé trois accords tripartites censés préparer le retour des réfugiés burkinabè installés dans les pays voisins. Derrière la solennité de l’annonce diplomatique, ces textes disent surtout une chose : rien ne pourra réellement avancer tant que la sécurité et les droits des populations ne seront pas garantis au Burkina Faso. Décryptage d’un dispositif dont la portée concrète reste encore à démontrer.

Trois accords signés, mais aucun calendrier de retour

Rien, dans ces documents, n’ouvre la voie à un rapatriement immédiat. Les trois accords tripartites installent un cadre de coopération entre le Burkina Faso, le HCR et chacun des pays d’accueil, avec des mécanismes de concertation, de suivi et de préparation des futures opérations de retour, ainsi que la réintégration des personnes concernées.

Cette précision n’a rien d’accessoire. Dans une région sahélienne où les déplacements forcés se sont installés dans la durée, le mot « retour » peut vite être entendu comme une invitation à plier bagage. Le principe défendu par le HCR va pourtant dans un autre sens : le rapatriement doit rester volontaire, sûr et digne, et chaque réfugié doit pouvoir décider de son avenir en connaissance de cause.

Ce que les chiffres de l’exil racontent réellement

L’insécurité au Burkina Faso pousse depuis plusieurs années des milliers de personnes à franchir les frontières. Bénin, Ghana et Togo se retrouvent en première ligne face à une crise qu’ils n’ont pas provoquée.

Au Bénin, plus de 11 000 réfugiés recensés

Les statistiques du HCR arrêtaient à plus de 11 000 le nombre de réfugiés originaires du Burkina Faso présents au Bénin au 31 mai 2026.

Au Ghana, une protection juridique accordée en amont

Le Ghana comptait 13 368 réfugiés burkinabè en juin 2026, soit près des deux tiers de l’ensemble de sa population réfugiée. Le pays a ouvert des centres d’accueil dans les zones frontalières de Tarikom et de Zini et a accordé, en février 2025, le statut de réfugié prima facie aux Burkinabè venus chercher protection.

Au Togo, l’écrasante majorité des arrivées vient du Burkina Faso

Le Togo a lui aussi encaissé une arrivée massive de populations fuyant l’insécurité sahélienne. En juin 2026, le pays accueillait environ 65 100 réfugiés et demandeurs d’asile, dont 86 % originaires du Burkina Faso.

Ces données donnent une autre épaisseur aux accords de Lomé. Il n’y est pas question de flux abstraits : derrière chaque opération envisagée, il y a des familles qui ont quitté leur village, laissé derrière elles leurs biens et parfois perdu des proches.

Les causes de l’exil, grande absente du dispositif

C’est précisément là que le rôle des autorités burkinabè devient déterminant. Le pays affronte depuis plusieurs années une insurrection portée notamment par des groupes armés islamistes, mais aussi de graves accusations visant les opérations des forces gouvernementales et des milices qui leur sont alliées.

Des exactions documentées de part et d’autre

Human Rights Watch affirme que la situation des droits humains s’est encore dégradée en 2025. L’organisation documente des exactions imputées à la fois aux groupes armés islamistes et aux forces gouvernementales et milices pro-gouvernementales : meurtres de civils, déplacements forcés, restrictions croissantes contre les médias, l’opposition et la société civile.

Dans un rapport publié en avril 2026, elle a recensé 57 incidents et recueilli les témoignages de centaines de personnes afin d’analyser les violences commises depuis 2023. Elle estime que les forces burkinabè et leurs milices alliées, comme les groupes armés islamistes, portent la responsabilité de graves abus susceptibles de relever de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité, et réclame des enquêtes crédibles pour établir les responsabilités.

Ces accusations touchent directement le contexte dans lequel les réfugiés seraient appelés à rentrer. Un accord diplomatique, aussi solennel soit-il, ne suffit pas à transformer un rapatriement en solution.

Pouvoir militaire et garanties de sécurité : la question qui bloque

Depuis le coup d’État de septembre 2022, le Burkina Faso est dirigé par les autorités militaires conduites par le capitaine Ibrahim Traoré. Human Rights Watch rapporte que la junte a prolongé la période de transition et réduit l’espace politique et civique, par des mesures visant des journalistes, des opposants et des organisations de la société civile.

L’organisation a également documenté des disparitions, des enrôlements forcés et des restrictions frappant les voix critiques. En mai 2026, elle dénonçait encore le durcissement des mesures contre les médias indépendants et l’accès à l’information.

Pour les réfugiés, ces éléments ne relèvent pas du détail. La vraie question reste celle de la protection : pourront-ils regagner leurs villages sans craindre de nouvelles violences ? Leurs maisons et leurs terres seront-elles accessibles ? Auront-ils accès à des documents d’état civil, à des soins, à des écoles et à des moyens de subsistance ? Et surtout, existera-t-il des mécanismes leur permettant de signaler d’éventuelles violations ?

Le HCR le répète : un retour durable suppose que les causes profondes du déplacement soient suffisamment traitées et que la paix permette aux personnes de vivre sans être contraintes de repartir.

Bénin, Ghana, Togo : une responsabilité d’accueil trop peu soulignée

Dans ce paysage, l’attitude de ces trois pays pèse lourd. En accueillant des populations contraintes de fuir, ils ont assumé une charge humanitaire considérable, malgré leurs propres difficultés sécuritaires et économiques.

L’accord signé à Lomé a justement le mérite de ne pas opposer accueil et retour : il fournit aux États concernés un cadre pour préparer la suite tout en maintenant le principe du volontariat.

C’est aussi un signal de coopération régionale. Les pays du Golfe de Guinée subissent de plein fouet les répercussions de la crise sahélienne. Les mouvements de populations ignorent les frontières et exigent donc une coordination entre États, organisations internationales et communautés locales. Bénin, Ghana et Togo ne sont plus seulement des voisins du Burkina Faso : ils sont devenus des acteurs à part entière de la réponse régionale.

Une feuille de route, pas encore un retour

Les accords de Lomé relèvent donc davantage de la feuille de route que du calendrier de rapatriement. Leur efficacité dépendra de la manière dont ils seront appliqués et, surtout, des conditions qui prévaudront au Burkina Faso.

Le message adressé aux réfugiés est limpide : leur retour devra être volontaire et intervenir lorsque les conditions de sécurité et de dignité seront réunies. Cette prudence s’impose d’autant plus que le contexte burkinabè demeure marqué par les violences armées et par les accusations d’exactions visant plusieurs acteurs du conflit.

Pour le Bénin, le Ghana et le Togo, le défi est désormais double : continuer à protéger ceux qui ont besoin d’asile tout en préparant, avec le HCR et les autorités burkinabè, les conditions d’un éventuel retour.

Car un réfugié ne rentre véritablement chez lui que lorsqu’il peut y vivre en sécurité. Le succès des accords de Lomé ne se mesurera donc pas au nombre de personnes reconduites vers le Burkina Faso, mais au nombre de celles capables de rentrer librement, de retrouver leurs communautés et d’y reconstruire leur vie sans être forcées de fuir une nouvelle fois.