16 août 2026

burkina-eveil

Éveillez-vous à l'actualité du Burkina Faso avec un journalisme rigoureux, citoyen et engagé.

Journalisme au Burkina : quand l’uniforme menace la liberté de la presse

Une formation militaire déguisée en stage de patriotisme

Une scène inédite a récemment marqué le paysage médiatique burkinabè. Près de Ouagadougou, une quarantaine de journalistes ont suivi une formation présentée comme un stage de « civisme ». Derrière cette appellation trompeuse se dissimule une initiative bien plus préoccupante : une tentative systématique de rééducation et de soumission de la presse indépendante. L’objectif affiché n’est pas l’éducation citoyenne, mais bien l’imposition d’une ligne éditoriale alignée sur les attentes du pouvoir.

La liberté de la presse en ligne de mire

Au Burkina Faso, le journalisme d’investigation et la diffusion d’informations objectives sur la situation sécuritaire ou les difficultés des populations sont désormais perçus comme des actes subversifs. Les reporters qui rendent compte des dysfonctionnements de l’État, des exactions commises ou des souffrances des civils s’exposent à des accusations de « trahison » ou de « manque de loyauté ». En contraignant les professionnels de l’information à intégrer des centres de « redressement » sous couvert de formation, le régime actuel ne cherche pas à former des citoyens éclairés, mais à façonner des relais de propagande dociles.

Cette dérive inquiétante révèle une ambition plus vaste : celle d’instaurer un système où le pouvoir contrôle non seulement l’action militaire, mais aussi la pensée et l’expression. En verrouillant le débat public et en étouffant le droit à l’information, les autorités burkinabè s’érigent en arbitres exclusifs de la vérité nationale.

Journalisme et propagande : une confusion aux conséquences lourdes

Un journalisme asservi aux directives politiques perd toute légitimité. Contraindre les reporters au silence ou les enrôler dans une forme d’uniformité intellectuelle ne résout aucune crise ; elle l’aggrave. En privant les citoyens d’informations fiables, le pouvoir favorise l’émergence de rumeurs, de désinformation et d’une défiance généralisée envers les institutions.

La question centrale est donc la suivante : à qui appartient l’information en temps de crise ? À l’État, qui peut légitimement protéger des données sensibles liées à la sécurité nationale, ou à la société civile, qui a le droit de connaître la réalité des défis auxquels elle est confrontée ? La frontière entre impératifs sécuritaires et contrôle politique de l’information ne doit pas être franchie au nom de l’urgence ou de la raison d’État.

Le patriotisme, un concept détourné

Aimer son pays ne signifie pas approuver aveuglément ses dirigeants. Un journaliste burkinabè peut être profondément attaché à son pays tout en documentant les dysfonctionnements de l’État, les déplacements forcés de populations ou les abus commis par les forces de sécurité. Dans une démocratie, sa mission n’est pas de servir de porte-voix au gouvernement, mais de rechercher la vérité et de la transmettre au public, dans le respect des règles déontologiques.

Le pouvoir peut contester une information, apporter des éléments de réponse ou recourir aux voies légales. En revanche, il n’a pas le droit de prédéterminer ce que la presse est autorisée à publier ou à taire. Confondre sécurité nationale et sécurité politique revient à vider le journalisme de sa substance et à transformer les reporters en instruments de propagande.

Les risques d’une presse domestiquée

Lorsque les médias, qu’ils soient publics ou privés, renoncent à publier certaines réalités, l’espace ainsi laissé vacant est rapidement comblé par des récits non vérifiés, des réseaux sociaux ou des sources non officielles. En cherchant à contrôler le discours public, un régime peut paradoxalement saper la confiance qu’il prétend restaurer.

La confiance des citoyens ne se décrète pas. Elle se construit par la transparence, la vérification des faits et la possibilité de confronter les discours officiels aux réalités vécues. Une société informée est une société mieux armée pour distinguer le vrai du faux. À l’inverse, lorsque certaines vérités deviennent dangereuses à exprimer, c’est le doute qui s’installe, minant la cohésion sociale.

Une contradiction fondamentale

L’idée même de « rééduquer » les journalistes au patriotisme repose sur une contradiction intrinsèque. Le métier de reporter repose sur la capacité à interroger, à vérifier et à contester. Un journaliste qui ne peut plus enquêter sur les décisions publiques, interroger les responsables ou confronter les discours officiels aux faits cesse progressivement d’être un contre-pouvoir essentiel à la démocratie.

Dans un contexte marqué par l’insécurité, les déplacements massifs de populations et les difficultés économiques, le besoin d’une information indépendante n’a jamais été aussi crucial. Plus une société est en crise, plus elle a besoin de journalistes capables de documenter les réalités, de donner la parole aux victimes et de contextualiser les événements pour éclairer les décisions prises en son nom.

Militarisation du journalisme : une confusion des rôles

Imposer aux journalistes des logiques militaires – discipline, soumission, confidentialité – revient à nier l’essence même de leur métier. L’armée fonctionne selon une hiérarchie stricte et une logique de secret, tandis que le journalisme repose sur l’indépendance, la vérification et la responsabilité envers le public. Mélanger ces deux univers crée une confusion dangereuse entre obéissance et liberté professionnelle.

Cette approche soulève également une question plus large : si les journalistes sont aujourd’hui sommés de prouver leur patriotisme, quelles autres professions pourraient demain être soumises à un examen idéologique similaire ? Universitaires, magistrats, artistes ou défenseurs des droits humains pourraient-ils être jugés « insuffisamment patriotes » pour avoir critiqué une décision gouvernementale ?

Un précédent aux conséquences imprévisibles

L’histoire montre que les régimes qui tentent de contrôler totalement l’information finissent rarement par dominer la réalité. Ils peuvent imposer des récits officiels, censurer certains médias et intimider les professionnels, mais ils ne peuvent empêcher la circulation des faits. Ceux-ci transiteront toujours par les témoignages, les diasporas, les réseaux sociaux ou les médias étrangers.

L’enjeu véritable n’est pas d’imposer une parole unique, mais de créer les conditions d’un débat public pluraliste et transparent. Dans un pays engagé dans une lutte contre le terrorisme, les responsabilités des journalistes sont immenses. Celles des autorités le sont tout autant : elles doivent protéger la population sans transformer cette protection en justification permanente de l’étouffement des libertés.

Le patriotisme ne doit pas devenir un outil de censure

Le patriotisme ne saurait servir de prétexte pour museler la presse ou distinguer les « bons » citoyens de ceux qui osent poser des questions. Un journaliste qui révèle une faille dans la politique sécuritaire ne trahit pas son pays ; il contribue au contraire à éviter que cette faille ne se transforme en catastrophe.

La question qui se pose aujourd’hui au Burkina Faso dépasse donc le sort des professionnels de l’information. Elle touche au modèle de société que le pays souhaite construire : une société où l’information doit obtenir l’aval du pouvoir, ou une société où l’État accepte que la vérité puisse, parfois, déranger ?

Si le patriotisme se réduit à fermer les yeux sur la réalité pour ne pas déplaire au souverain, c’est alors l’ensemble de la démocratie burkinabè qui avance au pas. Mais si le patriotisme consiste à défendre son pays avec intégrité et honnêteté, alors le journaliste doit conserver le droit de regarder la vérité en face, même lorsque celle-ci dérange ceux qui gouvernent.