28 avril 2026

Liberté de la presse au Niger : six journalistes victimes de harcèlement judiciaire

Six professionnels des médias du Niger confrontés à des poursuites arbitraires

Le 2 novembre 2025, la police judiciaire de Niamey a interpellé six journalistes nigériens dans ce qui semble être une nouvelle atteinte à la liberté de la presse dans le pays. Parmi eux, trois ont été placés en détention, tandis que les trois autres ont été libérés sous caution, bien que les accusations portées contre l’ensemble des six personnes persistent. La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), membres de l’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains, ont vivement dénoncé cette situation et exigé la libération immédiate et inconditionnelle des journalistes concernés.

Des journalistes ciblés pour leur travail d’information

Les six journalistes visés par ces poursuites sont :

  • Moussa Kaka : ancien correspondant de Radio France internationale (RFI) au Niger et actuel directeur de Radio-télévision Saraounia (RTS) ;
  • Abdoul Aziz Idé : journaliste au service Zarma de RTS ;
  • Ibro Chaibou : animateur du « club de la presse » et secrétaire de rédaction de RTS ;
  • Youssouf Seriba : directeur de publication du site « Échos du Niger » ;
  • Oumarou Kané : fondateur de l’hebdomadaire satirique « Le Hérisson » ;
  • Souleymane Brah : directeur de publication de « La voix du peuple ».

Ils sont tous accusés de « complicité dans la diffusion d’informations susceptibles de troubler l’ordre public » en vertu de l’article 31 de la loi sur la cybercriminalité (modifiée par l’ordonnance 2024-28 du 7 juin 2024), qui prévoit une peine pouvant aller de deux à cinq ans d’emprisonnement.

Une détention arbitraire et des charges maintenues

Le 3 novembre 2025, le doyen des juges d’instruction du tribunal de grande instance hors-classe de Niamey a ordonné le placement en détention de Ibro Chaibou, Youssouf Seriba et Oumarou Kané à la prison de haute sécurité de Kollo, située à environ 50 kilomètres au sud de Niamey. En revanche, Moussa Kaka, Abdoul Aziz Idé et Souleymane Brah ont été libérés sous caution, mais restent sous le coup de poursuites judiciaires.

Ces arrestations font suite à la diffusion sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, d’une invitation à couvrir un point de presse organisé par le Fonds de solidarité pour la sauvegarde de la patrie (FSSP) — une structure mise en place par le régime militaire nigérien pour collecter des fonds auprès des salarié·es, des populations et des ONG afin de « soutenir l’armée dans sa lutte contre les groupes radicaux » — ainsi qu’à un débat intitulé « le club de la presse », prévu le 31 octobre 2025 à 10h sur RTS.

Une instrumentalisation de la loi pour museler la presse

L’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains rappelle que la simple publication ou discussion autour d’une invitation ne saurait être considérée comme une infraction, et encore moins comme un « trouble à l’ordre public ». Selon l’Observatoire, ces poursuites visent uniquement à intimider les journalistes et à restreindre davantage la liberté de la presse au Niger, en violation flagrante de l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) et de l’article 9 de la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples.

Il est à noter que Moussa Kaka a déjà été victime de harcèlement judiciaire par le passé. En 2007, sous le régime de Mamadou Tandja, il avait été inculpé pour « complicité d’atteinte à l’autorité de l’État » après avoir été en contact avec le Mouvement des Nigériens pour la Justice (MNJ) dans le cadre de son travail de journaliste. Il avait finalement été libéré en octobre 2008 après une mobilisation internationale. Par ailleurs, RFI, pour laquelle il travaillait, a été fermée par les autorités nigériennes en août 2023.

Un contexte de répression accrue depuis le coup d’État de 2023

Ces poursuites s’inscrivent dans un contexte de restriction croissante de l’espace civique et des libertés fondamentales au Niger depuis le coup d’État du 27 juillet 2023. Les droits à la liberté d’expression, d’opinion, d’association, de réunion et de manifestation sont régulièrement bafoués, comme en témoignent les arrestations et détentions arbitraires de défenseur·es des droits humains, dont Moussa Tchangari, détenu depuis près de 12 mois.

Les actes de harcèlement judiciaire contre les journalistes ne sont malheureusement pas isolés. Par exemple, les 7 et 8 mai 2025, Hamid Mahmoud, Mahaman Sani et Massaouda Jaharou, trois journalistes de la radio Sahara FM basée à Agadez, avaient été arrêtés pour avoir relayé une information publiée par le site LSI Africa, évoquant une supposée rupture de coopération en matière de renseignements entre le Niger, la Russie et la Turquie. Après leur libération le 9 mai 2025 par décision du juge d’instruction, ils avaient été de nouveau interpellés et placés en garde à vue avant d’être transférés le 14 mai 2025 à la prison civile de Niamey. Le 13 juin 2025, le tribunal militaire de Niamey les avait inculpés d’« atteinte à la défense nationale » et de « complot contre l’autorité de l’État », avant de libérer Massaouda Jaharou sous contrôle judiciaire et de maintenir en détention Hamid Mahmoud et Mahaman Sani.

Appel à la libération immédiate et à la réforme de la loi sur la cybercriminalité

L’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains exige la libération sans condition de Ibro Chaibou, Youssouf Seriba, Oumarou Kané, Hamid Mahmoud et Mahaman Sani, toujours détenus arbitrairement au moment de cette déclaration. Il demande également l’abandon de toutes les charges retenues contre l’ensemble des journalistes visés, à savoir Moussa Kaka, Abdoul Aziz Idé, Souleymane Brah et Massaouda Jaharou.

Par ailleurs, l’Observatoire encourage les autorités nigériennes à réviser la loi sur la cybercriminalité, notamment son ordonnance 2024-28 du 7 juin 2024, afin de garantir sa conformité avec le droit international des droits humains, en particulier avec l’article 19 du PIDCP et l’article 9 de la Charte africaine, qui protègent les droits à la liberté d’opinion et d’expression.

Cette ordonnance, adoptée par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), rétablit en effet des peines de prison pour des infractions telles que les injures, la diffamation par voie électronique ou la diffusion d’informations jugées de nature à troubler l’ordre public. La FIDH avait déjà alerté à l’époque sur le risque que cette loi soit utilisée pour réprimer les défenseur·es des droits humains, y compris les journalistes.