16 septembre 2026

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Mausolée de Sankara : les coulisses d’une mémoire officielle sans sa gardienne

Le 17 mai 2025, le Burkina Faso a inauguré avec faste le mausolée dédié à Thomas Sankara et à ses douze compagnons sur le site de l’ancien Conseil de l’Entente à Ouagadougou. Placée sous le patronage du capitaine Ibrahim Traoré et conduite par le Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, la cérémonie a réuni des figures panafricaines de premier plan, dont les Premiers ministres du Sénégal, Ousmane Sonko, et du Tchad, Allah-Maye Halina, ainsi que des représentants de l’Alliance des États du Sahel. Vingt-et-un coups de canon, discours solennels et architecture symbolique signée Francis Kéré ont scellé la dimension internationale de l’événement.

Pourtant, derrière cette mise en scène grandiose se cache une absence criante : celle de Mariam Sankara, veuve de l’ancien président burkinabè. Ni elle ni aucun membre de la famille n’étaient présents. Aucun orateur n’a prononcé leur nom. Ce silence n’est pas anodin : il révèle les tensions profondes qui entourent la gestion de la mémoire sankariste, désormais transformée en patrimoine d’État — mais sans consultation de ceux qui en furent les gardiens pendant des décennies.

Une institutionnalisation au détriment de la famille

La construction du mausolée marque l’aboutissement d’un processus entamé bien avant l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré. Dès le 2 octobre 2016, sous la présidence de Roch Marc Christian Kaboré, le projet de mémorial avait été lancé. Il s’inscrivait alors dans une dynamique de réhabilitation progressive de la figure de Sankara, après des années d’effacement sous le régime de Blaise Compaoré.

Sous Compaoré, Mariam Sankara avait été contrainte à l’exil, vivant plus de vingt ans à Montpellier sans que son statut de veuve ne soit jamais reconnu. Parler de son mari relevait alors de la résistance. Ce n’est qu’après la chute de Compaoré en 2014, puis l’ouverture du procès des assassins présumés en 2021, qu’elle put rentrer au pays.

Pendant tout ce temps, elle n’était pas une simple spectatrice : elle incarnait l’un des rares liens vivants avec l’homme, sa pensée et son combat. C’est précisément cette proximité intime qui rend aujourd’hui son exclusion si paradoxale — alors même que la mémoire de Sankara est célébrée comme jamais.

Un lieu contesté, une décision imposée

Dès février 2023, lors de la réinhumation des restes de Thomas Sankara, la famille avait publiquement exprimé son désaccord avec le choix du lieu. Dans une déclaration commune signée par Mariam Sankara, leurs deux fils et les frères et sœurs de Thomas, ils proposaient des alternatives telles que le cimetière de Dagnoën, le Jardin de l’Amitié ou le Jardin Yennenga. Leur souhait : éviter de faire du lieu de l’assassinat un espace funéraire, trop chargé émotionnellement pour favoriser l’apaisement.

Ils demandaient surtout que cet endroit reste un site historique préservé, non un lieu de sépulture. Malgré leurs appels au dialogue, l’État a ignoré leurs requêtes et procédé à la réinhumation le 23 février 2023. L’absence de Mariam Sankara à cette cérémonie n’était donc pas une omission, mais un refus explicite d’entériner une décision prise sans eux.

Le glissement symbolique : de l’homme au symbole

Sous le régime actuel, la figure de Sankara a été intégrée à la doctrine d’État. Initialement invoquée pour légitimer un pouvoir issu d’un coup de force, elle est progressivement devenue un pilier du récit national. Le vocabulaire a changé : on ne parle plus seulement d’un ancien président assassiné, mais d’un « héros national », d’une « référence incontournable » et d’un « père du panafricanisme contemporain ».

Cette transformation rhétorique accompagne une appropriation institutionnelle de sa mémoire. Le mausolée n’est plus simplement un hommage ; il est présenté comme un outil stratégique pour « sauvegarder, préserver et promouvoir » son héritage politique. Or, cette sanctuarisation soulève une question fondamentale : peut-on organiser la mémoire d’un homme tout en ignorant la parole de ceux qui ont porté cette mémoire dans l’adversité ?

Le panafricanisme face à l’intimité du deuil

La cérémonie de mai 2025 illustre parfaitement ce paradoxe. Des personnalités venues de plusieurs continents se sont réunies pour célébrer Sankara au nom du panafricanisme. Pourtant, aucune n’a fait référence à sa famille, ni n’a interrogé la légitimité de cette mise en scène collective face à l’opposition exprimée par ses proches.

Le panafricanisme, s’il veut être cohérent avec les valeurs mêmes défendues par Sankara — dignité, souveraineté, refus de la domination —, doit aussi inclure les voix intimes, celles qui ont vécu la perte avant qu’elle ne devienne un symbole. Sinon, il risque de se réduire à une esthétique du souvenir, déconnectée de la réalité humaine qu’il prétend honorer.

En transformant Sankara en icône, on efface progressivement l’époux, le père, l’homme réel. Et avec lui, on relègue dans l’ombre celle qui fut sa compagne, la mère de ses enfants, et l’une des rares à avoir défendu son nom quand cela coûtait cher.

Une mémoire apaisée exige l’écoute

Trois régimes, trois usages politiques de la figure de Sankara — et toujours la même marginalisation de Mariam Sankara. Muselée sous Compaoré, instrumentalisée sous Kaboré, contournée sous Traoré, elle incarne aujourd’hui la fracture entre mémoire officielle et mémoire vécue.

Honorer Thomas Sankara ne se limite pas à ériger des monuments ou à organiser des cérémonies solennelles. Une mémoire véritablement apaisée se construit aussi dans le respect de ceux dont la douleur précède les discours. Tant que l’État burkinabè n’aura pas intégré cette dimension, le dossier Sankara restera ouvert — non pas comme un simple contentieux historique, mais comme une question morale centrale pour toute nation qui prétend incarner la justice et la dignité.