Le 22 septembre dernier, trois nations du Sahel ont marqué un tournant historique en actant leur départ de la Cour pénale internationale. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel, ont ainsi scellé une rupture sans précédent avec l’institution judiciaire la plus symbolique de la justice globale. Au-delà d’un simple choix diplomatique, cette décision interroge l’avenir même du droit international dans un monde fracturé par les rivalités géopolitiques.
Pour les dirigeants de Bamako, Ouagadougou et Niamey, ce retrait représente l’aboutissement logique d’une volonté farouche d’affirmer leur souveraineté. Après avoir rompu avec les partenariats militaires traditionnels et quitté les instances régionales comme la CEDEAO, ces pays ont choisi de se libérer également des contraintes d’une justice perçue comme imposée par l’Occident. Leur message est clair : les défis sécuritaires et politiques du Sahel doivent être relevés par les Sahéliens, pour les Sahéliens.
Cependant, cette initiative soulève des questions cruciales. Derrière la rhétorique de l’autonomie se cachent des enjeux stratégiques majeurs. En pleine lutte contre le terrorisme, les gouvernements de l’Alliance des États du Sahel sont régulièrement pointés du doigt pour des exactions commises contre les populations civiles. En se retirant de la CPI, ils s’offrent une protection juridique face aux éventuelles poursuites internationales, tout en consolidant leurs alliances avec des partenaires comme la Russie, eux aussi en opposition ouverte avec la Cour de La Haye.
L’adhésion populaire à cette décision s’explique en grande partie par un constat accablant : l’inégalité criante dans l’application de la justice internationale. Comment croire à la neutralité de la Cour pénale internationale lorsque les responsables des guerres les plus dévastatrices du XXIe siècle restent impunis ? L’invasion de l’Irak en 2003, menée sur la base de mensonges avérés, n’a jamais donné lieu à des poursuites contre ses instigateurs, George W. Bush et Tony Blair. De même, lorsque la CPI a tenté d’enquêter sur les crimes de guerre présumés des forces américaines en Afghanistan, Washington a riposté en sanctionnant financièrement les procureurs.
L’hypocrisie de la justice globale ne s’arrête pas là. L’affaire Laurent Gbagbo en est un exemple édifiant. Accusé de crimes contre l’humanité après la crise post-électorale en Côte d’Ivoire, l’ancien président ivoirien a passé près de dix ans derrière les barreaux avant d’être finalement innocenté. Les juges ont dénoncé la « faiblesse exceptionnelle » des preuves avancées par le bureau du procureur, révélant ainsi les biais d’une justice qui semble souvent servir les intérêts des puissants.
Le contraste est saisissant avec la célérité dont a fait preuve la CPI à l’encontre de Vladimir Poutine après l’invasion de l’Ukraine. Si cette réaction peut être juridiquement justifiée, elle renforce l’image d’une institution à double vitesse, où la rapidité des poursuites dépend davantage des rapports de force géopolitiques que de l’équité.
Face à ce qui est perçu comme une justice à géométrie variable, l’Afrique dispose pourtant d’alternatives. La Cour africaine des droits de l’homme et des peuples et la Cour de justice de la CEDEAO offrent des cadres juridiques continentaux et régionaux. Pourtant, leur efficacité reste limitée par le manque de volonté politique des États membres. Trop souvent, ces derniers ignorent les décisions rendues par leurs propres institutions, préférant invoquer la souveraineté pour justifier leur inaction.
Pour que le départ de la CPI ne se transforme pas en un repli vers l’impunité locale, les pays du Sahel doivent d’abord renforcer leurs propres systèmes judiciaires. Respecter les arrêts de la Cour de justice de la CEDEAO et de la Cour africaine des droits de l’homme serait un premier pas vers une véritable souveraineté juridique. Sans cela, leur critique de la justice internationale resterait vaine, voire hypocrite.
Le retrait de l’Alliance des États du Sahel n’est pas seulement un rejet de la CPI. C’est un appel solennel à repenser la justice à l’échelle mondiale. L’Afrique a désormais l’opportunité de prouver qu’elle peut édifier un système judiciaire équitable et indépendant, sans dépendre des décisions prises à La Haye. Mais pour y parvenir, elle devra d’abord surmonter ses propres contradictions et s’engager à respecter ses propres institutions.

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