31 mai 2026

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Tchad : l’état impuissant face aux violences meurtrières entre communautés

Un rapport récent d’Amnesty International met en lumière l’incapacité des autorités tchadiennes à protéger les populations civiles prises au piège des affrontements armés entre éleveurs et agriculteurs. Le document dénonce un manquement grave à garantir la justice et les réparations pour les victimes.

L’enquête, intitulée « Vivre de la terre et mourir pour elle », se concentre sur sept épisodes de violence survenus entre 2022 et 2024 dans quatre provinces. Le bilan humain est lourd : 98 personnes tuées, plus de 100 blessées, et des centaines de familles privées de leur domicile et de leurs sources de revenus. D’après les données des Nations unies, ces conflits ont fait des milliers de victimes au cours des dernières années.

« Face à cette violence cyclique, l’État échoue à assurer une protection adéquate. Les interventions des forces de l’ordre sont souvent tardives, et les responsables des meurtres et des destructions sont rarement poursuivis, ce qui entretient un cycle d’impunité et un sentiment d’abandon au sein des communautés », a affirmé Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International.

Le changement climatique, un accélérateur de violences

Le 26 août 2019, dans le village de Sandana (Moyen-Chari), un différend lié à l’intrusion de bétail dans un champ a viré au drame, causant sept morts et huit blessés. Le même village a subi une nouvelle attaque le 9 février 2022, faisant cette fois 13 victimes.

Le rapport documente également des attaques moins médiatisées, comme celle de Pala Koudja dans le Logone Occidental. Le 30 août 2024, une altercation violente entre éleveurs et agriculteurs a éclaté suite à la dégradation d’un champ, se soldant par trois morts et sept blessés. La nuit suivante, 53 maisons ont été incendiées par des assaillants non identifiés.

Ces tensions sont exacerbées par la pression démographique et les conséquences du changement climatique, qui modifient les schémas de transhumance et intensifient la compétition pour l’accès aux ressources naturelles.

Les effets du changement climatique ne feront qu’accroître les affrontements entre éleveurs et agriculteurs. Il est donc d’autant plus urgent de trouver des solutions structurelles et durables fondées sur les droits humains.

Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International

L’augmentation des températures au centre du pays contraint de nombreux éleveurs à descendre vers les provinces méridionales pour le pâturage, où les agriculteurs cherchent eux-mêmes à étendre leurs cultures. Les conflits éclatent souvent à cause du piétinement des champs ou du blocage des couloirs de transhumance, embrasant rapidement des communautés entières.

« Nous avons déposé les corps sur la route pour protester »

En dépit des alertes communautaires et de l’augmentation du budget alloué au ministère de la Sécurité publique, les autorités tardent à intervenir pour protéger les civils. Le ministre en poste en mai 2023 avait d’ailleurs reconnu l’existence de « retards d’intervention lorsque des villages sont attaqués ».

Un responsable communautaire du Logone Oriental raconte : « Depuis 2014, nous signalons le problème avec les éleveurs au chef de canton et au sous-préfet, sans jamais obtenir de réponse. En 2023, notre village a été attaqué par des hommes armés, laissant 18 morts et 11 blessés. De colère, nous avons déposé les corps sur la route pour protester. »

Les mécanismes de prévention et de gestion des conflits mis en place par le gouvernement souffrent d’un manque de coordination et d’une inefficacité structurelle. De plus, des témoignages suggèrent que certains administrateurs locaux, étant eux-mêmes propriétaires de bétail confié à des éleveurs armés, compromettent la neutralité de l’administration et favorisent les exactions.

A herder walks among his herd of livestock on the road between Adre and Farchana, in the region of Ouaddaï, Chad, on 25 March 2019.

Un besoin urgent de réponses structurelles

Bien que des poursuites judiciaires aient été engagées dans certains cas, l’impunité reste une caractéristique majeure de ces conflits. Sur les sept vagues de violence analysées, seules trois ont mené à des procès, qui ont abouti à la condamnation de 37 personnes.

« L’État tchadien a l’obligation, en vertu du droit international, de protéger tous les citoyens, d’enquêter sur les crimes commis et de traduire leurs auteurs en justice, tout en garantissant un accès effectif aux réparations pour les victimes », a rappelé Agnès Callamard.

L’organisation appelle à des solutions durables et structurelles. Celles-ci passent par un renforcement de la présence des forces de l’ordre, une politique de désarmement proactive, l’établissement d’un cadre juridique cohérent pour la transhumance, la redynamisation des comités de prévention des conflits et la mise en œuvre d’un plan national d’adaptation au changement climatique.

Contexte de l’enquête

Ce rapport se base sur des recherches menées entre mars 2023 et septembre 2025 dans 14 villages de quatre provinces du sud du Tchad. Amnesty International a recueilli les propos de 110 personnes, incluant 70 victimes et témoins directs des conflits. Les conclusions ont été communiquées aux autorités tchadiennes le 25 juin 2025, mais aucune réponse n’avait été reçue au moment de la publication.