Depuis plusieurs mois, la figure de Thomas Sankara occupe une place grandissante dans le discours officiel burkinabè. Entre hommages militaires, construction d’un mausolée et références appuyées à la révolution d’août 1983, le régime du capitaine Ibrahim Traoré semble vouloir inscrire son action dans le sillage du « père de la révolution ». Mais derrière cette mise en scène, une interrogation demeure : cette appropriation progressive de la mémoire sankariste ne se heurte-t-elle pas à la légitimité de la famille du défunt président ?
Un hommage institutionnalisé qui interroge
La stratégie de communication du pouvoir burkinabè ne laisse rien au hasard. En 2026, un cérémonial militaire dédié à Thomas Sankara est instauré chaque mois, présenté comme une initiative prise sur instruction directe d’Ibrahim Traoré. Cette volonté de ritualiser la mémoire du capitaine assassiné le 15 octobre 1987 s’accompagne d’un discours qui établit une filiation explicite entre les deux hommes.
Lors d’un hommage rendu en février 2026, le directeur de cabinet du président n’a pas hésité à déclarer que le « flambeau » de Sankara était désormais porté par Ibrahim Traoré. Une formule reprise en juin de la même année par le ministre des Affaires étrangères, qui a évoqué une transmission de ce flambeau « avec dignité et engagement ». Ces déclarations répétées installent l’idée d’une continuité politique assumée entre le régime actuel et l’héritage sankariste.
La question n’est pas anodine. Elle touche à la nature même du rapport que le pouvoir de transition entretient avec une figure historique qui appartient tout autant à l’histoire nationale qu’à une mémoire familiale douloureuse.
La réinhumation de 2023 ou la première fêlure
Pour comprendre les tensions actuelles, il faut revenir à février 2023. À cette date, après l’exhumation des corps de Thomas Sankara et de ses douze compagnons, le gouvernement décide de procéder à leur réinhumation sur le site de l’ancien Conseil de l’Entente, devenu le Mémorial Thomas Sankara. Ce lieu est hautement symbolique puisqu’il correspond à l’endroit même où les victimes ont été assassinées en 1987.
La famille Sankara exprime immédiatement son opposition. Le 16 février 2023, Mariam Sankara, ses deux fils Philippe et Auguste, ainsi que les frères et sœurs du défunt président adressent une demande directe à Ibrahim Traoré pour qu’il renonce à cette décision. Ils proposent trois alternatives : le cimetière de Dagnoën, le Jardin de l’Amitié et le Jardin Yennenga. Le désaccord devient public.
Estimant que le choix a été fait sans véritable consensus, les proches de Sankara annoncent, le 21 février, qu’ils ne participeront pas à la cérémonie et ne seront pas représentés. Deux jours plus tard, l’inhumation se tient malgré tout. Le pouvoir avance ; la famille reste à distance. Cet épisode constitue une fracture fondatrice dans la relation entre les héritiers de Sankara et le régime de transition.
Une mémoire progressivement accaparée par l’État
Depuis cette séquence, la présence institutionnelle de Thomas Sankara n’a cessé de s’intensifier. Le mausolée destiné à sa mémoire et à celle de ses douze compagnons a été érigé sur le site du Mémorial. Ibrahim Traoré en a posé la première pierre le 15 octobre 2023, et l’ouvrage a été inauguré en mai 2025. Le projet est officiellement présenté comme un moyen de préserver et de promouvoir l’héritage politique du père de la révolution.
Avec l’instauration des cérémonials militaires mensuels en 2026, cette politique mémorielle franchit une étape supplémentaire. Le pouvoir ne se contente plus de commémorer Sankara : il organise, institutionnalise et met en scène sa mémoire. Ce faisant, il construit un récit dans lequel Ibrahim Traoré apparaît comme celui qui aurait enfin réhabilité pleinement le capitaine assassiné, restauré sa mémoire et repris son combat.
Cette présentation contribue mécaniquement à rapprocher les deux figures dans l’imaginaire collectif : Sankara, le révolutionnaire assassiné ; Traoré, le jeune capitaine présenté comme son successeur légitime. Des chercheurs ont d’ailleurs souligné la fréquence avec laquelle le président de transition invoque la mémoire de Sankara et reprend certains thèmes qui lui étaient chers, notamment la souveraineté et le rejet de la dépendance extérieure.
Qui est le dépositaire légitime de l’héritage sankariste ?
C’est précisément là que la question de la famille devient centrale. Pour les proches de Thomas Sankara, son héritage ne saurait être réduit à un instrument de communication politique ou à un décor de légitimation. Le corps de Sankara, ses restes, son lieu de sépulture et sa mémoire familiale possèdent une dimension intime que l’État ne peut pas entièrement absorber.
Le paradoxe est saisissant : le pouvoir qui revendique aujourd’hui l’héritage politique de Sankara est aussi celui avec lequel une partie de sa famille s’était retrouvée en désaccord sur la manière même de disposer de ses restes. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’Ibrahim Traoré cherche personnellement à « prendre » Sankara à sa famille — une telle intention relèverait de l’interprétation. Mais les faits permettent de constater que le régime construit progressivement un récit dans lequel il se présente comme l’héritier politique du capitaine.
Cette construction n’est pas anodine. Elle permet au pouvoir actuel de s’inscrire dans une filiation révolutionnaire extrêmement puissante au Burkina Faso. Elle lui offre également une référence historique susceptible de donner une profondeur idéologique à son propre discours sur la souveraineté, le panafricanisme et l’indépendance.
Une mémoire qui ne peut être décrétée
Thomas Sankara n’est pas seulement une statue, un mausolée ou une cérémonie militaire. Il est aussi une histoire familiale, une mémoire douloureuse et un combat politique dont l’interprétation ne peut être imposée par décret. Le pouvoir de transition peut légitimement honorer sa mémoire, restaurer des lieux, organiser des cérémonies et préserver des archives. Mais une autre question demeure : peut-il, au nom de cette réhabilitation, se présenter comme le dépositaire naturel de son héritage ?
Le précédent de 2023 montre que la famille Sankara n’a pas toujours accepté les choix du pouvoir sur cette mémoire. Et c’est là que réside toute l’ambiguïté du récit actuel. À force de se présenter comme celui qui « porte le flambeau » de Sankara, Ibrahim Traoré risque de faire glisser la mémoire d’un homme assassiné en 1987 vers une autre histoire : celle d’un pouvoir contemporain cherchant à inscrire son propre nom dans la continuité de la révolution.
Sankara avait laissé une œuvre et une pensée. Traoré construit aujourd’hui son propre pouvoir. Entre les deux, la mémoire de Thomas Sankara est devenue un enjeu politique majeur.
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