31 mai 2026

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Avenir de la démocratie dans les pays de l’AES : entre transitions militaires et aspirations populaires

L’état de droit en question dans l’Alliance des États du Sahel

L’Alliance des États du Sahel (AES) — regroupant le Burkina Faso, le Mali et le Niger — traverse une période charnière où la question de la démocratie se pose avec une acuité particulière. Depuis les prises de pouvoir militaires entre 2020 et 2023, ces nations font face à un double défi : la lutte contre le terrorisme et la restauration d’un système politique stable. Avec une superficie combinée de près de 2,8 millions de km², ces pays partagent des enjeux sécuritaires majeurs qui ont contribué à l’effondrement des régimes précédents.

Les juntes au pouvoir justifient leur action par l’incapacité des gouvernements civils à garantir la sécurité des populations. Pourtant, après plusieurs années de transition, les citoyens s’interrogent sur la volonté réelle de ces militaires à rétablir l’état de droit et les valeurs démocratiques. Le concept même de démocratie est de plus en plus remis en cause par les nouveaux dirigeants, notamment au Mali, où les consultations nationales ont conduit à des mesures controversées.

En effet, ces consultations ont recommandé la dissolution des partis politiques et des associations à caractère politique, ainsi que l’élévation du général Assimi Goïta au rang de président pour cinq ans renouvelables. Ce dernier, arrivé au pouvoir après le putsch d’août 2020, ne dispose d’aucune légitimité électorale, son soutien populaire étant difficile à évaluer dans un contexte de répression généralisée.

Assimi Goïta, Abdourahamane Tiani, Ibrahim Traoré

Vers un modèle politique alternatif au Sahel ?

La situation au Niger et au Burkina Faso reflète celle du Mali. Les consultations nationales organisées dans ces pays ont été boycottées par les principaux partis politiques, soulignant l’absence de consensus sur les modalités d’une transition démocratique. Pourtant, comme le rappelle un professeur de droit à l’université de Ouagadougou, le problème n’est pas l’absence de normes ou d’institutions, mais leur application concrète par des dirigeants peu enclins à adopter une gouvernance démocratique.

Dans cette quête de réinvention politique, certaines voix au Sahel appellent à se libérer des structures néocoloniales et à construire un modèle adapté aux réalités locales. Les récentes prises de pouvoir militaires pourraient ainsi symboliser une volonté de rompre avec les principes démocratiques imposés par les conférences nationales des années 1990, qui avaient pourtant ancré l’idée de l’alternance démocratique en Afrique.

Cependant, cette remise en question des modèles traditionnels s’accompagne d’une instrumentalisation croissante de l’opinion publique par les juntes. À Ouagadougou, Bamako et Niamey, le débat sur la démocratie occidentale reste vif, d’autant que les acteurs de la transition utilisent souvent les consultations populaires pour légitimer leur maintien au pouvoir, reléguant la démocratisation au second plan.

Le cas nigérien : entre espoir et désillusion

Le Niger, qui a connu l’avènement du multipartisme dans les années 1990, illustre les espoirs et les désillusions de la démocratie au Sahel. Bien que les citoyens aient longtemps cru en la liberté d’expression et en la possibilité de choisir leurs dirigeants, les dysfonctionnements institutionnels ont souvent conduit à des interventions militaires. Depuis le dernier coup d’État contre le président démocratiquement élu, Mohamed Bazoum, la perception de la démocratie parmi les Nigériens est profondément divisée.

Les sanctions imposées par la Cédéao et d’autres institutions internationales pour rétablir l’ordre démocratique sont perçues par une partie de la population comme une ingérence occidentale. Or, ce que vivent les pays de l’AES est avant tout une quête d’autonomie et de souveraineté, symbolisée par leur retrait de l’organisation régionale. Les dirigeants de l’AES, comme le capitaine Ibrahim Traoré, remettent en cause l’idée même que la démocratie soit un gage de développement, bien que des voix comme celle de l’ex-ministre togolais François Akila-Esso Boko rappellent les échecs des régimes autoritaires.

Le général Abdourahamane Tiani au stade de Niamey pour célébrer le putsch contre Mohamed Bazoum

Le rôle des partis politiques dans la reconstruction démocratique

Pour renforcer la démocratie, l’éducation et la structuration des partis politiques sont essentielles, en particulier pour l’opposition. Comme l’a souligné un professeur de droit international à l’université catholique de l’Afrique centrale, les partis d’opposition doivent assumer leurs responsabilités face aux régimes en place. Pourtant, dans des pays comme la Guinée, où plus de 50 formations politiques ont été interdites sous prétexte de non-conformité, la liberté d’expression et la représentation politique sont severely limitées.

La Guinée, bien qu’en dehors de l’AES, partage des similitudes troublantes avec ses voisins. Depuis le coup d’État de septembre 2021, le pays est dirigé par une junte militaire qui contrôle tous les leviers du pouvoir. Le ministère de l’Administration du territoire a interdit des dizaines de partis politiques, officiellement pour non-respect des critères d’évaluation. Pourtant, la population guinéenne reste sous surveillance, et les figures de l’opposition sont régulièrement réprimées.

Le référendum constitutionnel prévu en Guinée pour septembre 2024 est présenté comme une étape vers un retour à l’ordre constitutionnel. Cependant, comme au Mali, au Niger et au Burkina Faso, la junte est accusée de museler les voix critiques et de manipuler les processus démocratiques pour se maintenir au pouvoir.

Un avenir incertain pour la démocratie au Sahel

Face à ces défis, plusieurs questions se posent : les juntes militaires de l’AES parviendront-elles à rétablir la stabilité et la démocratie ? Les partis politiques pourront-ils jouer un rôle efficace dans la reconstruction institutionnelle ? Enfin, les populations saheliennes accepteront-elles un modèle politique qui s’éloigne des standards démocratiques traditionnels ?

Une chose est sûre : le débat sur l’avenir de la démocratie au Sahel est loin d’être clos. Entre aspirations populaires, transitions militaires et pressions internationales, les pays de l’AES doivent trouver un équilibre pour concilier sécurité, souveraineté et valeurs démocratiques.