Picture taken about 15 km North-West of Niamey during the dry cooler season in the Sahel
Le Sahel, une région oubliée des médias malgré une crise toujours plus aiguë
Alors que les projecteurs du monde entier se tournent vers d’autres zones de tension, le Sahel sombre dans un silence médiatique trompeur. Entre 2022 et 2025, les crises géopolitiques majeures – de l’invasion de l’Ukraine par la Russie aux conflits en Palestine et en République démocratique du Congo – ont captivé l’attention internationale. Pourtant, derrière ce voile d’indifférence, les défis du Sahel s’aggravent : violences jihadistes en hausse, répression politique accrue et effondrement des institutions démocratiques.
Les régimes militaires issus des coups d’État récents au Mali, au Burkina Faso et au Niger – membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) – avaient promis de rétablir la sécurité. Résultat ? Une escalade sans précédent de la violence. Le Sahel est aujourd’hui la région la plus touchée par le terrorisme islamiste au monde, avec une augmentation de 300 % des victimes depuis 2021, selon les dernières données disponibles.
Violence jihadiste et militarisation : le duo toxique du Sahel
Au Mali : entre défaites militaires et attaques audacieuses
La sortie de la MINUSMA en 2023 a marqué un tournant dans la crise malienne. Résultat : une reprise des combats contre les séparatistes touaregs et une intensification des attaques jihadistes. En octobre 2023, la reprise de Kidal par les forces gouvernementales n’a pas suffi à inverser la tendance. En juillet 2024, une embuscade meurtrière contre des soldats et des mercenaires russes à Tinzaouaten a coûté la vie à plus de 120 personnes, dont 80 Russes, marquant l’une des pires défaites pour le groupe Wagner dans la région.
Les attaques jihadistes ne se limitent plus aux zones rurales. En septembre 2024, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, a mené des assauts simultanés contre une école de gendarmerie et l’aéroport militaire de Bamako, tuant plus de 70 militaires et détruisant l’avion présidentiel. Ces opérations symboliques révèlent une stratégie visant à discréditer le régime et à gagner le soutien de la population, contrairement à l’État islamique au Sahel, qui impose sa domination par la terreur.
Les civils paient le prix fort : en juillet 2024, une attaque lors d’un mariage dans la région de Mopti a fait 40 morts. En août, des frappes de drones maliennes ont tué plus de 20 civils en représailles. En février 2025, une embuscade contre un convoi militaire escortant des civils a causé la mort de 50 personnes près de Gao.
Au Burkina Faso : l’État en recul face aux milices et aux jihadistes
Depuis le coup d’État de 2022, la situation sécuritaire s’est dramatiquement dégradée. En 2024, les forces armées burkinabè ne contrôlaient plus que 40 % du territoire, tandis que le JNIM opérait dans 11 des 13 régions. L’attaque de Barsalogho en août 2024, où des civils creusaient des tranchées pour aider l’armée, a causé entre 130 et 600 morts – un bilan parmi les plus lourds de l’histoire du pays.
Les exactions des forces de sécurité sont tout aussi alarmantes. En février 2024, l’armée a exécuté sommairement 223 civils dans deux villages. Les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), milices civiles armées par l’État, ont été accusés de massacres ciblant les Peuls, accusés de liens avec les jihadistes. En représailles, le JNIM a attaqué un camp militaire à Diapaga, tuant plus de 30 soldats et VDP.
La stratégie de l’État burkinabè, fondée sur l’armement massif des civils (50 000 VDP recrutés depuis 2022), a exacerbé les tensions ethniques et militarisé la société. Résultat : plus de 2 millions de déplacés internes, un record dans la région.
Au Niger : une escalade silencieuse mais meurtrière
Bien que moins exposé que ses voisins, le Niger subit une dégradation rapide de sa sécurité. Depuis le coup d’État de 2023, les attaques jihadistes ont gagné en intensité. En 2024, les forces nigériennes ont tué trois fois plus de civils que l’année précédente, selon les estimations. En mars 2024, 23 soldats ont péri dans une embuscade près de la frontière avec le Burkina Faso. En décembre, deux attaques successives ont fait 39 morts civils à l’ouest du pays. En mars 2025, une attaque de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) contre une mosquée a causé 44 morts.
Les forces de sécurité nigériennes ont été attaquées à 51 reprises en neuf mois en 2024, un chiffre en hausse de 100 % par rapport à 2023. La montée en puissance des groupes armés non étatiques, combinée à une violence accrue des forces de l’État, place les populations entre deux feux.
Transitions politiques : l’art de l’éternel provisoire
Les régimes militaires de l’AES ont systématiquement prolongé leurs transitions, transformant des promesses démocratiques en exercices de consolidation du pouvoir. Au Mali, la junte du colonel Goïta a reporté les élections à plusieurs reprises, passant de 18 mois à une transition pouvant durer jusqu’en 2029. En octobre 2024, Goïta s’est auto-promu général d’armée, renforçant son emprise sur l’État.
Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a suivi la même voie : après avoir promis des élections pour juillet 2024, il a annoncé une transition de 60 mois, lui permettant de rester au pouvoir jusqu’en 2029. Au Niger, le général Tchiani a imité ses homologues en s’auto-promouvant et en prolongeant la transition à au moins cinq ans.
Ces prolongations permettent aux régimes de l’AES de consolider leur projet de confédération et de nouer de nouveaux partenariats, comme le soutien militaire annoncé par la Russie en avril 2025. Pour l’Union européenne, cette réalité impose une réévaluation urgente de sa stratégie dans la région.
Dérive autoritaire : quand le contrôle de l’information remplace le contrôle du territoire
Faute de pouvoir maîtriser l’ensemble de leurs territoires, les régimes militaires de l’AES ont choisi de contrôler l’information. Depuis les coups d’État, les médias indépendants et étrangers (comme RFI et France 24) ont été interdits ou suspendus. Les journalistes locaux et étrangers sont réprimés, arrêtés arbitrairement ou forcés à l’exil.
Au Mali, la chaîne privée Joliba TV News a vu sa licence retirée après un reportage évoquant un coup d’État fictif. Plusieurs ONG et partis politiques ont été suspendus, et les opposants exilés sont désormais inscrits sur des listes de terroristes pour les intimider.
Au Burkina Faso, deux journalistes étrangers ont été expulsés sans raison, et TV5Monde a été suspendu pour avoir diffusé une interview critique. En mars 2025, trois journalistes ont été enlevés avant de réapparaître en uniforme militaire, obligés de « couvrir la réalité sur le terrain ».
Au Niger, RFI et France 24 ont été suspendus dès août 2023. Les journalistes traitant de questions sécuritaires sont intimidés, emprisonnés, voire victimes de disparitions forcées. Les partis politiques ont été suspendus depuis juillet 2023, réduisant au silence toute opposition formelle.
Cette stratégie de contrôle informationnel vise à imposer une version biaisée de la réalité. En octobre 2024, le gouvernement burkinabè affirmait contrôler 70 % du territoire – un chiffre identique à celui attribué aux groupes jihadistes par des observateurs extérieurs.
L’Union européenne face à un Sahel en mutation
Le désengagement progressif de l’Union européenne et de la France du Sahel a laissé un vide que d’autres acteurs, comme la Russie, comblent rapidement. Pourtant, les crises au Sahel ne restent pas confinées à la région : insécurité alimentaire, déplacements massifs de populations et expansion jihadiste menacent la stabilité de l’ensemble de l’Afrique et, à terme, de l’Europe.
En 2025, plus de 52,7 millions de personnes en Afrique de l’Ouest risquent une faim aiguë, et 3,1 millions de déplacés internes peuplent les pays du Sahel. Une désolidarisation totale de l’UE avec cette région risquerait d’aggraver une crise humanitaire déjà explosive.
Des premiers contacts prudents ont été amorcés par le nouveau représentant spécial de l’UE, mais une réflexion approfondie est nécessaire pour répondre à ces défis. L’UE doit clarifier ses priorités : que veut-elle faire au Sahel ? Avec quels partenaires ? Et à quel coût ?
Une chose est sûre : dans un monde de plus en plus polarisé, renforcer les liens entre continents et sociétés reste la seule voie pour affronter ensemble les crises globales.

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