30 avril 2026

Crise sécuritaire au Mali : une offensive jihadiste déstabilise la junte militaire

TOPSHOT - A column of black smoke rises above buildings as traffic passes the Africa Tower monument in Bamako on April 26, 2026. April 25, 2026's shock attacks, synchronised by Tuareg rebels of the Azawad Liberation Front (FLA) coalition and the jihadist Group for the Support of Islam and Muslims (JNIM), targeted several areas in the vast arid country. Fighting resumed on April 26 in several areas, including Kita near Bamako, Kidal, Gao and Severe. Tuareg rebels meanwhile announced an agreement allowing Russian forces backing Mali's army to withdraw from the northern city of Kidal, which they claimed was "totally" under their control. (Photo by AFP via Getty Images)

Dans la nuit du 24 au 25 avril, des explosions et des échanges de tirs nourris ont retenti aux abords de Kati, ville-garnison située à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Bamako, la capitale du Mali. En quelques heures, des attaques coordonnées menées conjointement par le groupe jihadiste JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin) et le mouvement séparatiste touareg FLA (Front de Libération de l’Azawad) ont frappé plusieurs localités à travers le pays. Dès le lendemain, le régime militaire malien annonçait le décès du ministre de la Défense, Sadio Camara, des suites de blessures subies lors d’une attaque contre sa résidence. Des rumeurs persistantes évoquent également le décès ou des blessures graves de Modibo Koné, chef des services de renseignement, portant un nouveau coup à la crédibilité d’un pouvoir déjà fragilisé. Pourtant, les autorités avaient affirmé que la situation était « sous contrôle », illustrant l’écart persistant entre les déclarations officielles et la réalité opérationnelle.

Ces offensives représentent le défi le plus direct à l’autorité du colonel Assimi Goïta depuis son accession au pouvoir par un coup d’État en 2020. Elles surviennent alors que la junte voit sa position déjà fortement affaiblie. Le blocus des importations imposé depuis septembre par le JNIM, ciblant les camions-citernes en provenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, a paralysé l’approvisionnement en carburant et en denrées alimentaires. Les conséquences incluent la fermeture d’écoles et une crise économique sans précédent. En mars 2026, la junte avait nié avoir libéré plus de 100 prisonniers du JNIM pour lever le blocus, une trêve temporaire devant initialement s’achever à l’occasion de l’Aïd al-Adha. Ces événements soulignent la capacité des groupes armés à étouffer l’État malien bien au-delà des champs de bataille.

Un précédent historique : l’alliance jihadiste-séparatiste de 2012

En 2012, une coalition similaire avait balayé les forces armées maliennes dans le nord du pays. À l’époque, les jihadistes visaient l’instauration d’un émirat islamique, tandis que le MNLA (Mouvement National pour la Libération de l’Azawad), mouvement séparatiste touareg, réclamait l’autodétermination pour les populations de l’Azawad. Cette alliance s’était formée après le retour de combattants touaregs ayant servi dans les rangs de Kadhafi en Libye, rapportant avec eux armes et expérience militaire. Des groupes comme AQMI (al-Qaïda au Maghreb Islamique) et Ansar Dine avaient rapidement rejoint cette coalition, avant que les tensions internes ne provoquent sa rupture violente.

Les récentes attaques, coordonnées sur plusieurs fronts, marquent la première grande offensive conjointe de ces groupes depuis plus de dix ans. Bien que le JNIM et le FLA partagent des objectifs communs avec leurs prédécesseurs, leur alliance reste tactique et non stratégique. Les divergences à long terme, déjà apparues en 2012, rendent improbable une fusion durable. Cependant, cette coordination vise à démontrer l’incapacité de l’État malien à protéger ses institutions. Pour le JNIM, cette démonstration s’inscrit dans une stratégie plus large d’attrition institutionnelle, visant à épuiser les ressources et la volonté de la junte jusqu’à son effondrement interne.

Le défunt ministre de la Défense, Sadio Camara, était le principal artisan de la coopération malienne avec Moscou et le responsable du déploiement initial du groupe Wagner fin 2021. Cette stratégie a conduit à l’expulsion des forces françaises en 2022 et au retrait de la mission de l’ONU en 2023. Après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023, Wagner a été réorganisé sous le nom d’Africa Corps, sous le contrôle direct du ministère russe de la Défense. Ce changement s’est accompagné d’une modification de son mandat : contrairement à Wagner, qui se présentait comme une force de combat de première ligne, Africa Corps opère désormais comme une mission de formation et de conseil, axée sur la préservation de l’influence russe.

Selon les données du projet ACLED (Armed Conflict Location and Event Data), les affrontements impliquant des combattants russes au Mali sont passés de 537 en 2024 à 402 en 2025, avec une moyenne de seulement 24 incidents par mois début 2026. Les tensions en Ukraine ont réduit les effectifs disponibles pour les déploiements en Afrique, limitant encore davantage la capacité opérationnelle d’Africa Corps.

Le revers de Kidal et ses conséquences régionales

La distinction entre les mandats de Wagner et d’Africa Corps éclaire ce qui s’est passé à Kidal. En novembre 2023, les forces maliennes, soutenues par Wagner, avaient repris le contrôle de la ville après plus d’une décennie de domination jihadiste. Cette victoire était présentée comme une validation de la stratégie sécuritaire de la junte avec la Russie. Pourtant, lors des attaques d’avril 2026, Africa Corps a accepté un retrait escorté de Kidal, abandonnant cette position sans combat. Cet épisode illustre l’échec du modèle de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, qui avait justifié son rapprochement avec Moscou par l’échec des partenariats occidentaux. Aujourd’hui, ces pays font face à un environnement sécuritaire bien plus dégradé que celui qu’ils avaient hérité.

Depuis 2012, les militaires du Sahel ont invoqué l’insécurité pour justifier au moins cinq prises de pouvoir inconstitutionnelles. Trois ont renversé des présidents démocratiquement élus, dont Ibrahim Boubacar Keïta en 2020, dont la chute avait été orchestrée par Assimi Goïta. Un autre coup d’État a renversé le gouvernement de transition burkinabè en janvier 2022, tandis qu’au Mali, Goïta a consolidé son pouvoir en 2021 en écartant le vice-président de transition. Plus récemment, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba a été renversé au Burkina Faso en octobre 2022 pour son incapacité à améliorer la situation sécuritaire. Ces événements rappellent que Goïta est désormais dans une position plus précaire que jamais.

En mai 2025, la junte a dissous tous les partis politiques et accordé à Goïta un mandat présidentiel renouvelable de cinq ans, prolongeant son règne au moins jusqu’en 2030. Un coup d’État avorté en août 2025 a révélé les divisions au sein de l’armée, avec l’arrestation de dizaines de soldats, dont deux généraux. Les récentes offensives pourraient exacerber ces tensions internes, alors que les officiers chercheront à attribuer la responsabilité de l’échec du renseignement à l’attaque coordonnée ayant frappé le cœur du régime.

Les risques de putsch ou de mutinerie parmi les officiers subalternes, déjà élevés depuis le blocus des carburants, se trouvent aujourd’hui renforcés. La relation avec la Russie, initialement perçue comme une assurance contre les menaces internes, est désormais remise en question. Les événements d’avril 2026 marquent un tournant : la junte malienne devra décider si son alliance avec Moscou sert encore ses intérêts.

Le Mali, épicentre de la lutte antiterroriste au Sahel

Depuis près d’une décennie, le Mali était le cœur des efforts américains pour contrer le terrorisme et l’extrémisme violent au Sahel. Les coups d’État de 2012 et 2020 avaient entraîné la suspension de la plupart de l’aide étrangère en vertu de l’amendement Section 7008, interdisant le financement des gouvernements issus de coups d’État. Cependant, depuis quelques mois, l’administration Trump envisage de revoir cette position. En février 2026, le département du Trésor américain a levé les sanctions contre trois hauts responsables maliens, dont le défunt ministre de la Défense, initialement imposées en 2023 pour leur rôle dans l’activité malveillante de Wagner au Mali.

Ces mesures ont été suivies d’une visite du responsable Afrique du département d’État à Bamako pour explorer les conditions d’une relance des relations bilatérales. Les discussions en cours portent notamment sur le partage de renseignements, l’autorisation de survols par des drones de surveillance et l’accès à des ressources minières stratégiques comme le lithium et l’or. Paradoxalement, les récentes attaques augmentent le levier des États-Unis au Mali : le partenaire russe de la junte a été publiquement humilié, et la stratégie sécuritaire de Bamako montre des signes d’essoufflement.

Les récents événements confirment ce que la trajectoire du JNIM laissait présager : l’approche de la junte échoue, et le contexte actuel est bien plus critique que celui qui suivit la crise de 2012. Le groupe peut étendre son influence jusqu’à Bamako à tout moment, même sans la capacité de s’emparer et de tenir la capitale. Le JNIM a également diversifié ses outils opérationnels, intégrant des drones, des sabotages économiques (blocus et attaques contre les chaînes d’approvisionnement) et un réseau transnational dépassant les frontières nationales. Pendant ce temps, l’État malien dispose de moins en moins de ressources et de légitimité, sans architecture régionale crédible pour répondre à cette menace, d’autant que les États de l’AES ont quitté la CEDEAO l’année dernière.

Un modèle régional sous pression

Le Mali était la tête de pont russe au Sahel, et l’échec patent d’avril 2026 aura un écho auprès des autres gouvernements africains ayant cherché des garanties sécuritaires à Moscou. L’Alliance des États du Sahel avait promu son modèle comme une alternative plus efficace aux partenariats occidentaux. Les autres membres de l’alliance observent désormais, alors que la crédibilité de ce modèle est mise à l’épreuve. Plus largement, la réputation de la Russie est déjà affaiblie après son incapacité à empêcher l’effondrement du régime de Bachar al-Assad en Syrie et le rapatriement forcé de Nicolás Maduro au Venezuela début 2026. Avec le départ humiliant d’Africa Corps de Kidal, les régimes ayant courtisé la coopération sécuritaire russe peuvent désormais tirer leurs propres conclusions sur la valeur réelle de cette offre lorsque leurs partenaires sont soumis à une pression soutenue.

L’Africa Corps tente également de s’implanter en République centrafricaine, où le président Faustin-Archange Touadéra résiste à l’abandon de Wagner, dont les unités assuraient sa sécurité personnelle depuis plusieurs années. Des instructeurs militaires russes de l’Africa Corps sont également présents à Madagascar après l’insurrection et le coup d’État de fin 2025. Ces gouvernements avaient recherché l’engagement russe pour leur protection, mais les événements récents au Mali pourraient les inciter à reconsidérer cette stratégie.