12 août 2026

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Fonds politiques au Sénégal : la vérité cachée derrière les chiffres

La question des fonds politiques s’impose aujourd’hui comme l’un des sujets les plus brûlants de la vie politique sénégalaise. Entre les plateaux télévisés, les réseaux sociaux et les couloirs de l’Assemblée nationale, un débat intense s’est installé : qui, avant Ousmane Sonko, a bénéficié de ces enveloppes discrétionnaires allouées à la Primature, et dans quel but ? Cette polémique prend une dimension particulière alors que l’Assemblée nationale, réunie en session extraordinaire depuis le 10 août, examine une proposition de loi visant à encadrer ces crédits spéciaux et fonds secrets, parallèlement à des textes sur la déclaration de patrimoine et le Code du travail.

L’origine d’une polémique : la déclaration d’Aly Ngouille Ndiaye

Tout a basculé avec une intervention remarquée d’Aly Ngouille Ndiaye, ancien ministre de l’Intérieur, sur les ondes de la SenTV. L’homme politique a affirmé sans détour qu’Ousmane Sonko serait le premier Premier ministre de l’histoire du Sénégal à disposer de fonds politiques dédiés à sa fonction. « En réalité, il a été le premier chef du gouvernement à y avoir droit. Moi je n’ai pas été Premier ministre, mais il y a des anciens Premiers ministres qui sont toujours là et qui m’écoutent, et il n’y a que Boun Abdallah Dionne qui est décédé, et je sais qu’il n’avait pas de fonds pour ça. Donc, cela a démarré avec lui », a-t-il déclaré.

L’ancien ministre a également soulevé des interrogations sur le montant de 1,7 milliard de francs CFA évoqué par Sonko, soulignant l’absence de consensus sur la périodicité de cette dotation : « Certains disent par trimestre, d’autres par année. Si c’était par année, Sonko était autour de 8 milliards. Mais je sais que les premiers 1,700 milliard FCFA ont été épuisés. » Il a repris à son compte les révélations du ministre du Pétrole et de l’Énergie, Abdourahmane Diouf, selon lesquelles cette première enveloppe aurait été entièrement consommée avant qu’une rallonge ne soit sollicitée. Une situation qui, selon lui, expliquerait l’absence de fonds disponibles pour le successeur de Sonko à la Primature.

Aly Ngouille Ndiaye a conclu en appelant à des explications lors des commissions d’enquête : « Dans les commissions d’enquête, il aurait dû inclure son propre cas, pour des raisons de transparence. Et il y a même des choses que je sais que je ne peux pas dire ici. »

Les anciens Premiers ministres contredisent la version

Cette déclaration a déclenché une vague de réactions. Plusieurs témoignages, notamment celui de Souleymane Ndéné Ndiaye, dernier Premier ministre d’Abdoulaye Wade, sont venus contredire frontalement la thèse défendue par Aly Ngouille Ndiaye. Invité de l’émission « Faram Facce » en avril 2025, il a révélé : « Même quand j’étais Directeur de cabinet du président de la République, j’avais déjà des fonds politiques. Chaque fin du mois, on me donnait mes fonds politiques. » Une affirmation qui place l’existence de ces fonds bien avant l’accession de Souleymane Ndéné Ndiaye à la Primature, dès son passage à la fonction de Directeur de cabinet présidentiel.

D’autres voix se sont ajoutées à la polémique, comme celles de Macky Sall, Premier ministre sous Wade entre 2004 et 2007, et d’Idrissa Seck, Premier ministre de Wade entre 2002 et 2004. Des internautes ont rappelé un fait historique : Abdoulaye Wade aurait parfois puisé dans ses propres fonds politiques présidentiels pour « aider » son Premier ministre à couvrir certaines dépenses.

La réponse du camp Pastef : des affirmations « gratuites »

Le camp du président Ousmane Sonko a réagi vivement aux déclarations d’Aly Ngouille Ndiaye. Elimane Pouye, directeur général de la Société de Gestion et d’Exploitation du Patrimoine bâti (SOGEPA SN), a dénoncé des « affirmations gratuites ». Il a invité à comparer les budgets de la Primature des exercices 2023, 2024 et 2025, estimant que les variations s’expliquaient principalement par les changements institutionnels plutôt que par l’existence ou non de fonds politiques.

Plusieurs responsables de Pastef ont rappelé que le parti dénonçait depuis 2014 l’absence de contrôle sur ces fonds, et que leur réforme figurait dans son programme électoral dès 2019. Une manière de souligner que la pratique était connue et documentée bien avant l’arrivée de Sonko à la Primature en 2024.

Une histoire qui remonte à Abdou Diouf

Pour comprendre l’ampleur du débat, il faut remonter le fil de l’histoire. Plusieurs interventions parlementaires révèlent que ces fonds ont connu une inflation considérable sous les différents régimes. Selon des éléments récemment rapportés, ces enveloppes discrétionnaires s’élevaient à environ 650 millions de francs CFA sous la présidence d’Abdou Diouf, avant de bondir à près de 8 milliards sous Abdoulaye Wade. Un rapport des Inspecteurs généraux d’État (IGE), couvrant la période 2008-2012, avait révélé que 108 milliards de francs CFA de fonds politiques avaient été consommés durant cette période, dont 48 milliards sans aucune régularisation comptable.

Un exemple marquant reste celui du Programme national de développement local (PNDL), un fonds de 100 milliards de francs CFA confié à la Primature. Une enquête avait visé Idrissa Seck après son départ du gouvernement de Wade en 2004, notamment pour la gestion de ce programme et des biens immobiliers lui appartenant. Cet épisode illustre à quel point la question du contrôle des ressources discrétionnaires de la Primature est ancienne et documentée.

Les voix qui exigent un encadrement légal

Plusieurs députés ont porté cette exigence de transparence au niveau législatif. Guy Marius Sagna, député de la majorité, a révélé avoir soumis dès septembre 2025 une proposition de loi visant à créer une « Commission de vérification des crédits fonds politiques ». Il a indiqué qu’Ousmane Sonko lui avait demandé de patienter, préférant que la réforme soit portée par une initiative gouvernementale plutôt que par l’Assemblée nationale.

Thierno Alassane Sall, ancien ministre de l’Énergie, a qualifié ces fonds de « vol », déplorant l’absence de tout vote parlementaire les autorisant. Il a distingué ces enveloppes des crédits votés pour le renseignement à la présidence, qui ne devraient pas être confondus avec les fonds actuellement mis en cause.

El Hadj Momar Samb, secrétaire général de la RTA-S, a dénoncé un « opportunisme » de la majorité parlementaire, rappelant que plusieurs responsables aujourd’hui membres de cette majorité ont occupé des postes clés sans engager plus tôt cette réflexion sur le contrôle des fonds spéciaux. Il a plaidé pour un contrôle parlementaire élargi, incluant la gestion de l’ONAS, la traçabilité des revenus pétroliers et les indemnités destinées aux victimes des crises politiques.

Encadrer plutôt que supprimer : la position officielle

Interrogé sur la question en mai dernier, le président Bassirou Diomaye Faye avait justifié le maintien de ces fonds, insistant sur leur rôle dans le renseignement et la solidarité, et estimant qu’une suppression créerait un vide face à des sollicitations sociales urgentes. Ousmane Sonko, de son côté, avait exclu la suppression de ces fonds tout en se disant favorable à leur encadrement, citant lui-même un montant de 1,77 milliard de francs CFA alloué à la Primature.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la session extraordinaire ouverte le 10 août, dont l’ordre du jour prévoit l’examen d’une proposition de loi encadrant les crédits spéciaux et fonds secrets, aux côtés d’un texte modifiant l’article 37 de la Constitution sur la déclaration de patrimoine du président de la République. Ce débat montre la tension persistante entre une pratique institutionnelle ancienne et les exigences de transparence portées par les nouvelles autorités depuis leur arrivée au pouvoir en 2024.