Libreville – Le Gabon s’apprête à initier l’une des mutations agricoles les plus ambitieuses de son histoire récente. À compter du 1er janvier 2027, les importations de poulet de chair seront officiellement proscrites, marquant un tournant décisif dans la politique nationale de souveraineté alimentaire impulsée par le président Brice Clotaire Oligui Nguema.
Longtemps tributaire des marchés étrangers pour l’approvisionnement de sa population, le pays opte désormais pour une rupture économique assumée. L’objectif est clair dans son principe, mais colossal dans sa concrétisation : produire localement ce qui est actuellement massivement importé et convertir une dépense extérieure en un véritable moteur de croissance nationale.
La cinquième réunion du comité technique en charge du suivi de cette réforme, présidée cette semaine par le secrétaire général du gouvernement, Abdu Razzaq Guy Kambogo, atteste de l’accélération des préparatifs et de la détermination des autorités à respecter le calendrier établi.
Une stratégie économique qui dépasse le cadre agricole
La consommation de viande de volaille représente aujourd’hui l’un des postes majeurs des importations alimentaires à travers l’Afrique. Pour de nombreux pays du continent, le poulet congelé importé est devenu le symbole d’une dépendance structurelle, fragilisant les économies locales, anéantissant les filières agricoles nationales et exposant les consommateurs aux fluctuations des marchés internationaux.
Le Gabon entend désormais inverser cette dynamique. L’interdiction programmée des importations vise à dynamiser la production nationale, à sécuriser les approvisionnements alimentaires et à conserver sur le territoire des centaines de milliards de francs CFA qui bénéficient actuellement aux industries avicoles étrangères.
Cette approche s’inscrit dans une tendance observée dans plusieurs nations africaines, désireuses de reconquérir leur souveraineté alimentaire suite aux perturbations mondiales engendrées par les crises sanitaires, les conflits internationaux et les tensions logistiques. L’alimentation est désormais perçue comme un enjeu de sécurité nationale au même titre qu’un pilier économique.
Développer l’industrie avant de fermer les frontières
Le succès de cette réforme repose toutefois sur une équation simple mais impérieuse : interdire les importations sans disposer d’une offre locale suffisante risquerait de provoquer pénuries et inflation. C’est précisément pour prévenir un tel scénario que les autorités gabonaises multiplient les investissements préparatoires.
Le Plan Opérationnel d’Urgence de la Filière Avicole prévoit déjà l’aménagement de plusieurs sites de production à travers le pays, avec le soutien du Génie militaire. Les sites de Nzamaligué et de Ntoum-Tchad ont été sécurisés, tandis que les vastes plaines agricoles d’Ayémé et du Woleu-Ntem devraient, à terme, produire près de cinq mille tonnes annuelles de poulet de chair.
Le développement parallèle des cultures de maïs et de soja constitue également un aspect crucial du dispositif, l’alimentation animale représentant l’un des principaux coûts de production de la filière avicole. L’énergie fait aussi partie intégrante de cette stratégie, avec l’installation prévue de kits solaires sur les futurs sites industriels. L’accès à l’eau reste cependant l’un des principaux défis techniques, nécessitant la réalisation de nombreux forages.
Trois millions de poussins pour un nouveau modèle
La décision la plus emblématique de cette montée en puissance est sans doute la commande de trois millions de poussins d’un jour, annoncée pour les prochaines semaines. Une première livraison de plus de 262 000 poussins est attendue dès septembre prochain, avant une augmentation progressive des approvisionnements jusqu’à la fin de l’année.
Ces chiffres donnent une idée de l’ampleur du chantier engagé. Au-delà du simple élevage, le Gabon aspire en réalité à bâtir un véritable écosystème industriel, intégrant production agricole, logistique, alimentation animale, transformation, distribution et une création massive d’emplois.
Ce projet pourrait devenir l’un des premiers grands laboratoires de réindustrialisation agricole en Afrique centrale. Reste désormais la question fondamentale de son exécution. Les difficultés de financement, les contraintes foncières, les infrastructures routières encore perfectibles et les défis logistiques pourraient potentiellement ralentir cette ambition. Néanmoins, le choix politique est désormais fermement assumé : le Gabon ne souhaite plus se contenter d’importer sa nourriture.
Le pays veut produire sa sécurité alimentaire, générer sa propre richesse agricole et reprendre le contrôle d’une composante essentielle de sa souveraineté économique. Dans un contexte mondial où les chaînes d’approvisionnement deviennent chaque année plus vulnérables, ce pari pourrait bien apparaître demain non pas comme une exception, mais comme une impérieuse nécessité pour de nombreuses nations africaines.

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