Un héritage spirituel au service de l’identité nationale
Au Sénégal, où la laïcité coexiste avec une profonde influence des confréries soufies, la religion musulmane ne se limite plus à la sphère privée. Elle s’impose désormais comme un levier politique majeur. Les figures historiques de l’islam sénégalais, autrefois vénérées pour leur spiritualité, sont aujourd’hui réinterprétées à travers un prisme militant. Leur héritage anticolonial, longtemps relégué aux archives, redevient un outil de légitimation pour les élites dirigeantes.
Des personnalités politiques comme Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, deux figures centrales de la scène politique actuelle, puisent dans cette histoire pour construire une identité nationale affranchie des influences étrangères. Leur objectif ? S’appuyer sur le soutien des dignitaires religieux, véritables piliers de la cohésion sociale, tout en promouvant un modèle de développement 100% africain.
Les khalifes généraux, pivots d’une stratégie politique
L’influence des confréries soufies ne se dément pas. Dernièrement, deux événements ont illustré leur poids dans l’échiquier politique. Quelques jours avant le Grand Magal, le président Bassirou Diomaye Faye s’est rendu à Touba pour rencontrer Serigne Mountakha Mbacké, khalife général des mourides. Une semaine plus tard, c’est au tour d’Ousmane Sonko, président de l’Assemblée nationale, de se rendre dans la même ville. Ces pèlerinages institutionnels ne sont pas anodins : ils symbolisent l’importance des guides spirituels dans un contexte de crise politique.
Ces deux dirigeants, malgré leurs divergences, partagent une conviction commune : la nécessité de s’assurer du soutien des khalifes généraux. Leur stratégie ? Se revendiquer les héritiers des grands marabouts, comme Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur de la confrérie mouride, dont l’action a marqué l’histoire par sa résistance pacifique face à la colonisation française.
Cheikh Ahmadou Bamba, symbole d’une résistance assumée
Lors de son passage à Touba, Ousmane Sonko a franchi un pas idéologique en s’appropriant l’héritage de Cheikh Ahmadou Bamba. Le président de l’Assemblée nationale a dressé un parallèle entre sa politique actuelle et le modèle prôné par le marabout, connu pour avoir refusé les financements français afin de préserver l’indépendance des communautés de croyants. Une démarche qui trouve un écho particulier auprès des jeunes générations, en quête de souveraineté.
Cheikh Gueye, chercheur et disciple mouride, analyse cette tendance : « De plus en plus de Sénégalais redécouvrent les grandes figures de l’islam local sous un angle anticolonial et politique. Ces leaders ne sont plus perçus uniquement comme des guides spirituels, mais comme des pionniers d’un modèle de développement autochtone. »
Un récit national en construction
Ce mouvement ne se limite pas à Cheikh Ahmadou Bamba. D’autres figures historiques, comme El Hadj Oumar Tall (tidjaniya) ou Thierno Souleymane Baal, fondateur d’un État théocratique au XVIIIe siècle, sont aujourd’hui réhabilitées. Les militants souverainistes, notamment ceux du mouvement Frapp, s’en inspirent pour forger une nouvelle narration nationale. Ils les présentent comme des « sources d’inspiration politique sans les sacraliser », tout en soulignant leur rôle dans la résistance à la colonisation.
Pourtant, cette réécriture de l’histoire n’est pas sans ambiguïté. Certains de ces chefs religieux ont, par le passé, collaboré avec les autorités coloniales, notamment en facilitant l’enrôlement de tirailleurs pour le compte de la France. Une complexité que la jeunesse sénégalaise, plus critique, semble prête à assumer. Mamadou Fall, directeur de la rédaction de la future Histoire générale du Sénégal, insiste sur la nécessité d’intégrer ces nuances dans les manuels scolaires : « Ces héros anticoloniaux ne doivent pas être idéalisés. Certains sont aussi perçus ailleurs comme des conquérants violents, arrivés sabre en main. »
Face à cette ambivalence historique, une question se pose : comment concilier fierté nationale et rigueur historique ? La réponse pourrait bien résider dans une réinterprétation équilibrée de ce passé, où les figures soufies deviennent à la fois des symboles de résistance et des acteurs complexes de l’histoire sénégalaise.

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