4 juin 2026

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Les défis de la cohésion sociale au Maroc : entre modernité et précarité

Le Maroc contemporain fait face à un contraste saisissant. D’un côté, le Royaume déploie des infrastructures de classe mondiale, telles que des ports géants, des lignes ferroviaires à grande vitesse et des pôles industriels de pointe dans l’automobile ou l’aéronautique. De l’autre, cette vitrine technologique peine à masquer une fragilité économique persistante qui frappe des millions de citoyens, particulièrement dans les zones rurales et les quartiers périphériques.

Plutôt que de se résorber avec la croissance économique, ces disparités semblent s’être ancrées durablement. Une large partie de la population ressent l’existence d’une nation scindée : d’une part, des régions connectées à la dynamique mondiale et, d’autre part, des territoires délaissés, prisonniers de l’informel et de services publics défaillants. Cette analyse explore les racines de cette fracture afin de comprendre les leviers nécessaires à une véritable unité nationale.

1. Les piliers d’une fracture multidimensionnelle

1.1. Un déséquilibre territorial flagrant

La géographie marocaine est marquée par une concentration extrême des richesses. Ce dualisme n’est pas le fruit du hasard mais de choix stratégiques privilégiant les zones côtières. Aujourd’hui, les pôles de Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma génèrent près de 60 % de la richesse nationale avec seulement 40 % de la population.

À l’opposé, les massifs montagneux du Rif, de l’Atlas et les zones rurales non irriguées subissent un isolement chronique. Le manque d’infrastructures routières, la pénurie de structures de santé et l’accès limité à l’eau potable y restent des réalités quotidiennes. Ce délaissement structurel dépasse les capacités financières des collectivités locales, souvent trop faibles pour inverser la tendance.

1.2. L’éducation, un frein à la mobilité sociale

Le système éducatif, loin d’être un moteur d’ascension, tend à perpétuer l’exclusion. Chaque année, plus de 300 000 jeunes quittent les bancs de l’école. En zone rurale, de nombreuses jeunes filles abandonnent avant même la fin du primaire, victimes de la pauvreté ou de l’éloignement des établissements.

Cette situation alimente un secteur informel massif, où l’absence de contrat et de protection sociale est la norme. Avec environ 70 % de l’emploi total situé dans l’informel — et jusqu’à 80 % dans l’agriculture — la majorité des travailleurs marocains reste exclue des systèmes de solidarité traditionnels.

1.3. La jeunesse face au mur du chômage

La situation est particulièrement critique pour les 15-24 ans en ville, dont le taux de chômage dépasse souvent les 45 %. Même les diplômés du supérieur ne sont pas épargnés, avec un taux de sans-emploi avoisinant les 20 %, illustrant un déphasage entre les formations et les besoins du secteur privé.

Ce sentiment de déclassement nourrit l’exode vers les villes, l’émigration vers l’étranger et la prolifération d’habitats insalubres en périphérie urbaine. Ces zones deviennent des foyers de précarité où le manque de perspectives peut engendrer des tensions sociales ou des dérives sécuritaires.

1.4. Des indicateurs d’inégalité stagnants

Le coefficient de Gini, qui mesure les disparités de revenus, stagne autour de 0,39 au Maroc. Ce chiffre révèle que les 10 % les plus aisés accaparent 30 % des revenus, tandis que les 40 % les plus pauvres n’en perçoivent que 20 %. Malgré la croissance, les données récentes indiquent même une légère accentuation de ces écarts depuis 2014.

2. Le paradoxe de l’image internationale

Le Maroc excelle dans la communication de ses succès : Tanger Med, le TGV Al Boraq ou encore le complexe solaire Noor sont des symboles de puissance. Pourtant, ces réussites contrastent avec le classement du pays à l’Indice de Développement Humain (IDH), où il figure généralement entre la 120e et la 125e place mondiale.

Les institutions internationales reconnaissent la solidité macroéconomique du Royaume, mais alertent sur la fragilité de son tissu social face aux crises. Les flux migratoires vers l’Europe rappellent cruellement que pour beaucoup, l’avenir semble bouché localement, contredisant parfois le récit d’un pays en pleine émergence.

3. Vers la construction d’un nouveau contrat social

Le Nouveau Modèle de Développement (NMD) a posé un constat clair : la croissance seule ne garantit pas l’équité. Pour remédier à cette situation, plusieurs chantiers ont été lancés.

3.1. La protection sociale universelle

L’objectif est d’étendre la couverture médicale et les aides directes à l’ensemble de la population d’ici 2025. Si l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO) progresse, son efficacité réelle dépendra de la mise à niveau des infrastructures de santé, notamment dans les régions les plus reculées où le manque de spécialistes est criant.

3.2. L’urgence d’une réforme fiscale

Le système fiscal actuel est souvent jugé inéquitable. La TVA pèse lourdement sur les ménages modestes, tandis que l’impôt sur le revenu reste perfectible. Une réforme profonde impliquerait de réduire la taxation sur les produits de base et de mieux cibler les hauts patrimoines, malgré les résistances de certains groupes d’intérêt.

3.3. La décentralisation comme levier de développement

Il est impératif de donner plus de moyens financiers aux régions. Sans une véritable autonomie budgétaire et une fiscalité locale renforcée, les zones les plus pauvres ne pourront jamais combler leur retard en matière d’équipements de base.

Conclusion : Le temps des choix politiques

La fracture entre le Maroc des grands projets et celui de la précarité représente un risque majeur pour la stabilité du pays. Si la généralisation de la protection sociale est une avancée majeure, elle doit s’accompagner d’une éducation performante et d’une fiscalité plus juste. Le Royaume dispose des atouts pour réussir, à condition de placer l’humain au cœur de sa stratégie de croissance.