10 juillet 2026

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Le Sénégal et le Togo face à l’épreuve de l’État de droit

Deux capitales, deux philosophies institutionnelles

Le Sénégal et le Togo illustrent aujourd’hui deux approches radicalement distinctes de l’État de droit. Ces dernières semaines, les décisions des plus hautes juridictions des deux pays ont mis en lumière des conceptions opposées du rôle des institutions. D’un côté, le Conseil constitutionnel sénégalais rappelle avec fermeté que la Constitution prime sur toute ambition politique, fussent-elles celles d’une majorité fraîchement élue. De l’autre, la Cour constitutionnelle togolaise semble, aux yeux d’observateurs avertis, valider les orientations du pouvoir plutôt que d’en être le contrepoids nécessaire.

À Dakar, la Constitution comme rempart

La décision rendue par le Conseil constitutionnel du Sénégal a marqué les esprits. Les magistrats n’ont pas cédé face au projet de révision constitutionnelle porté par le gouvernement d’Ousmane Sonko et soutenu par une large majorité parlementaire. Une telle fermeté rappelle une évidence trop souvent oubliée : une victoire électorale ne confère pas un blanc-seing pour réécrire les règles du jeu. Dans un État de droit, la légitimité politique s’arrête là où commence la Constitution.

Cette position institutionnelle a un mérite : elle protège la stabilité des institutions. En refusant de plier devant les pressions politiques, le Conseil constitutionnel envoie un message fort aux citoyens et aux partenaires internationaux. La prévisibilité juridique qui en découle renforce la confiance dans les institutions et sécurise l’environnement des affaires. Les investisseurs apprécient particulièrement les systèmes où les règles du jeu restent stables et respectées, quelles que soient les alternances politiques.

À Lomé, une légitimité constitutionnelle en question

La situation togolaise contraste avec celle du Sénégal. La Cour constitutionnelle a validé une refonte majeure de la Constitution, malgré des contestations nourries au sein de l’opposition, de la société civile et parmi les juristes. Pour beaucoup, cette réforme n’a pas fait l’objet d’un débat national suffisamment inclusif. Une Constitution ne devrait-elle pas incarner le socle d’un contrat social ? Lorsqu’elle est perçue comme le fruit d’un rapport de force plutôt que d’un consensus, sa légitimité s’en trouve érodée, parfois de manière irréversible.

Les conséquences sont multiples. D’abord, une défiance croissante envers les institutions nationales. Ensuite, un recours accru aux juridictions régionales, comme la Cour de justice de la CEDEAO, pour trancher des litiges que les citoyens ne font plus confiance aux instances locales à régler. Cette situation affaiblit la crédibilité du système juridique national et expose le pays à des critiques sur sa gouvernance.

L’indépendance des institutions, clé de voûte de la démocratie

Le contraste entre les deux pays met en lumière une réalité fondamentale : la qualité d’une démocratie se mesure moins à la rédaction de sa Constitution qu’à la capacité de ses institutions à en garantir le respect. Une juridiction constitutionnelle doit pouvoir dire non au pouvoir exécutif sans craindre les représailles. C’est cette indépendance qui protège non seulement les principes juridiques, mais aussi la stabilité politique et sociale.

À l’inverse, lorsqu’une Cour constitutionnelle semble alignée sur les choix du pouvoir en place, elle perd progressivement son autorité morale. Les citoyens finissent par considérer que les recours internes sont inefficaces, ce qui pousse les acteurs politiques à chercher des solutions en dehors des cadres institutionnels nationaux.

La Constitution, un texte sacré ou un instrument de circonstances ?

Une Constitution ne devrait jamais devenir un simple outil au service de l’ambition politique du moment. Dans les démocraties consolidées, les réformes constitutionnelles sont précédées de consultations larges, de débats contradictoires et d’une recherche de consensus. Ces précautions s’imposent car une Constitution ne régit pas seulement le présent : elle encadre aussi les alternances futures.

Lorsque les révisions constitutionnelles sont perçues comme motivées par des intérêts politiques immédiats, elles créent un dangereux précédent. Chaque nouvelle majorité peut être tentée de modifier les règles institutionnelles à son avantage, alimentant une instabilité chronique et une personnalisation du pouvoir. À terme, une Constitution qui ne rassemble plus devient une source permanente de contestation, et les institutions perdent leur rôle d’arbitrage neutre.

Leçons comparées : entre importation de modèles et respect des principes

Le Togo a récemment multiplié les missions d’étude à l’étranger, notamment en Inde, pour observer d’autres modèles institutionnels. Si l’ouverture comparative est utile, elle ne saurait remplacer l’analyse des expériences africaines confrontées à des réalités politiques, sociales et historiques similaires. Le continent regorge d’exemples montrant que la consolidation démocratique repose moins sur l’importation de modèles que sur le respect effectif des principes constitutionnels.

Le Sénégal offre à cet égard une leçon précieuse. Son Conseil constitutionnel démontre qu’une institution gagne sa crédibilité non par des discours, mais par sa capacité à exercer un contrôle effectif, même lorsque celui-ci contrarie le pouvoir en place. Cette fermeté n’est pas un détail : elle influence la qualité de la gouvernance, la confiance des citoyens, l’image internationale du pays et son attractivité économique.

En définitive, la véritable différence entre Dakar et Lomé ne réside pas dans leurs textes constitutionnels, mais dans la conception même du rôle des institutions. Au Sénégal, la Constitution est une limite au pouvoir. Au Togo, elle risque de devenir un instrument au service des priorités du moment. Or, une démocratie solide se juge à sa capacité à protéger les citoyens contre les excès de tous les pouvoirs, sans exception.