17 juin 2026

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Violences sexistes au parlement de RDC : l’impunité qui mine la démocratie

Un incident choquant a ébranlé l’hémicycle de l’Assemblée nationale en République Démocratique du Congo (RDC) le 15 mai 2026. Une vidéo, devenue virale, montre Micheline Mpundu, députée nationale, terminant sa prise de parole avant de quitter le perchoir. Christophe Mboso, deuxième vice-président présidant exceptionnellement la séance, commente publiquement son apparence en plein hémicycle : « Merci collègue, elle est très belle… hein. » Il enchaîne en lingala : « Regardez-la par vous-mêmes », mimant avec ses mains les courbes de son corps, ajoutant « Dieu l’a créée » et « ce sont les biens d’un autre », sous les rires et applaudissements nourris de certains députés. La séance a repris son cours comme si de rien n’était.

Ce n’est qu’après un tollé général, porté par des figures politiques, des militants et des défenseurs des droits humains, ainsi que sous la pression interne de sa hiérarchie, que Mboso a présenté des excuses plusieurs jours plus tard — sans pour autant subir aucune sanction disciplinaire.

Ce cas flagrant de sexisme et de violence verbale relance une question cruciale : quand les parlements africains, et plus particulièrement celui de la RDC, cesseront-ils d’être des espaces hostiles aux femmes qu’ils sont censés représenter ?

Mes recherches en science politique, centrées sur les dynamiques de genre au sein des organes législatifs congolais, révèlent que cet incident n’est pas un simple écart de conduite isolé, mais bien le symptôme d’un problème structurel. Ce phénomène dépasse largement le cadre congolais et interroge l’écart persistant entre les engagements officiels de la RDC et la réalité vécue par les femmes élues.


Un phénomène qui dépasse les frontières de la RDC

Les violences sexistes dans les enceintes parlementaires africaines s’inscrivent dans un continuum de discriminations plus large subies par les femmes en politique. Bien avant la diffusion de la vidéo impliquant Mboso à Kinshasa, d’autres épisodes similaires avaient été documentés, soulignant l’ampleur d’un phénomène qui entrave la pleine participation des femmes aux processus décisionnels.

L’essor de la représentation féminine au début des années 1990, consécutif aux vagues de démocratisation, avait suscité l’espoir d’une transformation des institutions. Le nombre de femmes parlementaires avait effectivement triplé entre 1990 et 2010. Pourtant, cette progression numérique n’a pas suffi à modifier les mentalités. Bien au contraire, elle a souvent été perçue comme une menace par certains collègues masculins, qu’ils soient issus de l’opposition ou du même parti politique. Certains n’hésitent pas à affirmer ouvertement que la politique est un domaine réservé aux hommes, où les femmes n’ont pas leur place.

Les données de l’Union interparlementaire, collectées auprès de 39 pays en 2016, révèlent une réalité alarmante : plus de 65,5 % des femmes parlementaires interrogées déclarent avoir subi des agressions verbales ou des insultes répétées au cours de leur mandat. Ces chiffres, loin d’être anodins, illustrent une culture institutionnelle profondément ancrée où les femmes sont évaluées non pas sur leurs compétences politiques, mais sur leur apparence physique, leur statut marital ou leur conformité aux stéréotypes de genre.

Cette violence sémiotique, comme le souligne la chercheuse Mona Lena Krook, se manifeste par des gestes, des mots ou des rires qui rappellent aux femmes élues qu’elles restent, aux yeux de certains, des corps avant d’être des législatrices. Un exemple frappant est celui de Mboso, qui a mimé le corps de sa collègue Mpundu depuis la tribune, réduisant ainsi son rôle à une simple exhibition.

Le concept de colonialité du genre, développé par la féministe María Lugones, éclaire cette contradiction : malgré l’égalité formelle inscrite dans les textes constitutionnels, les femmes parlementaires sont soumises à des systèmes de contrôle patriarcal qui les ramènent à un statut d’altérité, comme l’écrivait Simone de Beauvoir. Elles bénéficient de droits égaux sur le papier, mais leur dignité reste bafouée dans les faits.


Quand l’Afrique parle d’une même voix

La vidéo de Mboso rappelle d’autres cas emblématiques sur le continent. Au Sénégal, en 2022, la députée Amy Ndiaye, enceinte, a été frappée au ventre en plein hémicycle, devant les caméras. En 2025, au Nigeria, la sénatrice Natasha Akpoti-Uduagha a été suspendue non pas pour une faute professionnelle, mais pour avoir dénoncé publiquement le harcèlement sexuel dont elle était victime de la part du président du Sénat. Ces trois femmes, issues de pays différents, incarnent une triste réalité : les parlements africains tolèrent la présence des femmes, mais refusent encore de reconnaître leur dignité.


Des cas congolais qui en disent long

En RDC, les exemples de sexisme institutionnel ne manquent pas. Le 30 avril 2020, Thambwe Mwamba, alors président du Sénat, a humilié publiquement la sénatrice Bijoux Ngoya en pleine séance plénière. Il a révélé des réunions secrètes qu’ils avaient eues, l’accusant implicitement de lui avoir fait des avances pour obtenir son soutien à sa candidature au poste de questeur. La séance s’est terminée dans le chaos, sous les cris d’indignation des autres élus.

Le 15 juillet 2021, lors d’un débat constitutionnel, Nsingi Pululu a interrompu la députée Christelle Vuanga avec ces mots en lingala : « Vous êtes une femme ». Une phrase suffisante pour discréditer son intervention, réduisant son expertise à sa simple condition de femme.

L’affaire Mboso n’est donc pas un cas isolé. Malgré les conventions ratifiées, les lois adoptées et les engagements pris, l’hémicycle congolais reste un espace où les femmes sont systématiquement reléguées au second plan. L’écart entre le texte et la pratique n’est pas nouveau, mais il est désormais impossible de le nier.

Vers une prise de conscience urgente

Les applaudissements qui ont accompagné les propos de Mboso ne sont pas anodins. Ils révèlent une tolérance institutionnelle envers le sexisme, où le système patriarcal maintient les femmes en position de subordination, même dans des institutions censées être démocratiques. Cette violence, bien que souvent symbolique, a des conséquences bien réelles : elle dissuade les femmes de s’engager en politique et mine la légitimité des institutions.

D’autres parlements ont montré qu’il était possible de changer les mentalités par des sanctions concrètes. Des initiatives comme #NotTheCost (NDI) ou #NotInMyParliament (Parlement européen) ont prouvé que la culture d’un lieu pouvait évoluer grâce à des mesures fermes et à la protection des victimes. La RDC dispose de lois ambitieuses, comme le projet sur les violences faites aux femmes examiné au Sénat en octobre 2025. Mais une loi sans application reste un vœu pieux. Le silence et l’impunité ne sont plus des options.

Ne pas sanctionner Mboso envoie un message clair à toutes les Congolaises qui envisagent une carrière politique : leur place est tolérée, mais leur dignité ne l’est pas. La démocratie congolaise ne pourra être pleinement aboutie tant que ses institutions resteront des bastions de l’exclusion et du mépris.